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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 21:15

Avant de rentrer dans le vif du sujet, une précision qui a son importance, « musiques » et « scandinaves » sont ici à prendre au sens large, il ne s’agit pas de musiques traditionnelles de Norvège et Suède, mais de musiques en tous genres (et plus particulièrement actuelles, je consacrerais un de ces jours un article à part entière aux musiques traditionnelles scandinaves) de Norvège, Suède, Finlande, Danemark et d’Islande.

 

 

Entre pop kitsch, gothic-metal à chanteuses et viking / black metal nazifiant, les musiques modernes scandinaves ne semblent au premier abord pas dignes du plus grand intérêt. A se demander même si ce n’est pas la région du monde la plus consternante d’un point de vue musical. On vante souvent les modèles scandinaves en matière économique, sociale, politique… pas en musique.  

 

Plusieurs des groupes pop les plus racoleurs de ces 30 dernières années sont en effet scandinaves : ABBA, Army of Lovers, Ace of Base (Suède), A-Ha (Norvège), Aqua (Danemark)… tellement racoleurs qu’il leur faut à tout prix des noms en A pour être sûr d’être en tête des bacs. On pourrait aussi ajouter dans les 80’s, les suédois de Roxette (The Look) ou les bien nommés « Fake » (eux aussi suédois).

 

Leur gros tube des années 80, Another Brick

 

 

 

 

C’est bien simple, en musique, les scandinaves semblent être de tous les mauvais coups. Abba avec le disco, A-Ha et autres Fake avec la synthpop 80’s, Army of Lovers et Aqua avec la dance (Aqua et leur Barbie girl ont largement de quoi prétendre au titre de pire rengaine de toute l’histoire de la pop). Et quand ils ne trouvent pas un genre bas de gamme à intégrer… ils l’inventent ! De Malmsteen, le « guitar-hero-metal-neo-classique », au black metal…

 

Les scandinaves sont « bons »… ou du moins très prolifiques dans les deux extrêmes : la pop kitsch et colorée et le black metal. Et j’ai bien une petite théorie là-dessus, qui vaut ce qu'elle vaut... La Scandinavie est la région la plus « féministe » du monde, un féminisme qui tend à gommer au maximum les différences comportementales entre hommes et femmes. Une région du monde où payer un verre ou le restaurant à une fille vous fera passer pour un sale oppresseur macho plutôt qu’un homme galant.

Ces deux extrêmes musicaux sont alors le moyen d’exprimer ce qui ne peut plus vraiment « se vivre » là-bas, d’y aller à fond quitte à outrepasser toutes les limites du bon goût. La ravissante blonde idiote qui se dandine en chantant des bluettes sucrées, et le gros bourrin violent qui martèle sa batterie ou éructe son surplus de testostérone dans un micro. Le féminin et le masculin dans ce qu’ils ont de plus caricatural…

 

Les scandinaves brillent… dans ce qui a pu se faire de pire dans le metal :

 

-         Le « gothic-metal à chanteuses » lisse et pompeux, avec son imagerie dark-MTV (pour reprendre un terme de Ska), dont les fers de lance sont les finlandais de Nightwish, les norvégiens Theatre of Tragedy, Sirenia et Tristania ou encore les suédois Draconian.  (Si vous voulez rire un bon coup, une vidéo de Nightwish : Amaranth). 

-         Les mélanges indigestes classique – métal, avec le « maître » du genre, le suédois Malmsteen, les finlandais Stratovarius et leurs compatriotes Apocalyptica, le  « quatuor à cordes metal ».

-         Le hard FM le plus commercial qui soit, avec les suédois d’Europe et leur célèbre « Final Countdown ».

-         Le groupe grand-guignol Lordi, finlandais vainqueurs du concours de l’Eurovision, c’est dire…

-         Et, enfin, le black metal, en grande partie norvégien. Ah, le black metal… son imagerie sataniste outrancière, ses hurlements, ses maquillages et accoutrements burlesques, ses musiciens aux noms de démons, ses claviers grandiloquents, son nationalisme, ses dérives nazies, ses faits divers (profanation de cimetières etc.), un chef de file charismatique et ouvertement raciste (Varg Vikernes, leader de Burzum) condamné pour le meurtre du guitariste de Mayhem… mais ne soyons pas trop critiques, après tout, ils luttent courageusement contre le plus dangereux et terrifiant ennemi de notre monde moderne : le christianisme !

-         Et de l’autre bord, c’est pas mieux, avec – ne riez pas - du « christian symphonic power metal » par les finlando-suédois de Divine Fire.

 

La Scandinavie serait donc le temple du mauvais goût musical ? Une zone musicalement sinistrée ? Heureusement, non. Le tableau n’est pas très glorieux, mais ils ont tout de même quelques musiciens intéressants.

 

L’idée de cet article ne m’est pas venu pour taper sur la musique scandinave – même s’il y a  de quoi faire – mais bien parce que 3 de mes découvertes les plus frappantes ces dernières années viennent du nord : les norvégiens de The Low Frequency in Stereo, le compositeur contemporain islandais Daniel Bjarnason et les suédois The Skull Defekts. Petit tour d’horizon, maintenant, de ce qui se fait de mieux à mon sens dans ces contrées.

 

Classique

 

En classique… pas de quoi trop s’emballer non plus, c’est le minimum syndical, un seul grand compositeur pour chacun (sauf l’Islande, qui n’en a même pas), tous trois post-romantiques : Grieg pour la Norvège, Sibelius pour la Finlande, Carl Nielsen pour le Danemark (auquel on pourrait ajouter le baroque Buxtehude, danois et allemand). Et pas des compositeurs de tout premier plan non plus, malgré leurs qualités.

Le norvégien Grieg est le plus célèbre des 3, notamment pour son fameux Peer Gynt et son concerto pour piano en la mineur, mais les œuvres symphoniques de Sibelius (surtout) et Nielsen méritent vraiment le détour…

 

Jazz

 

S’il y a un genre musical où les scandinaves ont su créer quelque chose d’assez convaincant, c’est le jazz et l’electro-jazz. N’en déplaise aux puristes qui considèrent que le jazz, le vrai, se doit d’avoir du swing, être intense, « terrien » et sensuel. Bref, le jazz noir américain des années 20 aux années 70. J’ai beau être aussi un adepte de ce jazz de l'âge d'or et ne pas trop aimer le jazz « blanc, lisse et bourgeois » qui sévit depuis quelques décennies, le jazz scandinave a su se trouver, ne pas se contenter de vider le jazz noir de ses aspérités, mais l’adapter à son environnement avec ses atmosphères froides, contemplatives et planantes, dignes des grands espaces scandinaves. En partie grâce au label allemand ECM, et à un de ses artistes phares, le saxophoniste norvégien Jan Garbarek (qui a d’ailleurs intégré des éléments de musique traditionnelle norvégienne à sa musique). Autres fameux jazzmen norvégiens chez ECM : Terje Rypdal, E.S.T., Arild Andersen, ou, plus récemment, le pianiste Tord Gustavsen, et, chez les suédois, la violoniste Lena Willemark.

 

Jan Garbarek & Mari Boine (les deux, norvégiens, sont ce qui se fait de mieux dans les musiques scandinaves à mon sens) - Evening Land

 

 

En électro-jazz, le trompettiste norvégien Nils Petter Molvær (lui aussi chez ECM) est incontournable, un des piliers du genre (cf. l’album Khmer, en 1997). Idem pour son compatriote, le pianiste Bugge Wesseltoft, ou encore la formation jazz d’avant-garde Supersilent. Les norvégiens sont les principaux acteurs du jazz « labellisé ECM » et/ou électro-jazz, voilà de quoi leur pardonner le black metal...

 

Electro

 

Les scandinaves ont vite su s’approprier les sonorités froides de l’électro. En jazz, donc, mais aussi dans la pop, avec la plus célèbre artiste scandinave de ces dernières décennies, l’islandaise Björk, ses compatriotes Emiliana Torrini, Mùm, Bang Gang, le trip-hop jazzy du suédois Jay-Jay Johansson, The Knife, les norvégiens Flunk et Jaga Jazzist, les danois Efterklang, Trentemoller, VETO, The Crooked Spoke ou Under Byen, les islandais GusGus… sans parler, bien sûr, de musiciens spécifiquement électro tels Biosphere et Royksopp (Norvège) ou Vladislav Delay et Juri Hulkkonen (Finlande).

 

Rock

 

Pas grand chose à se mettre sous la dent en rock scandinave. Notons tout de même les suédois de the Hives, The Radio dept., Anekdoten (très influencés par King Crimson), The Hellacopters, Lykke Li (et, bien sûr, The Skull Defekts), les islandais Sigur Ros, les danois The Raveonettes, les finlandais 22 Pistepirkko, les norvégiens The Low Frequency in Stereo voire Audrey Horne (non pas qu’ils soient indispensables, mais je ne pouvais les passer sous silence, Twin Peaks oblige)… quelques bons groupes, mais la Scandinavie n'est pas prête de se voir décerné le titre de région la plus rock’n’roll du monde. The Skull Defekts fait vraiment figure d’exception, pas banal de trouver du rock scandinave hargneux, intense (et de qualité !) qui ne soit pas metal.

 

Dans un genre plus folk-rock, il y a les norvégiens Kings of Convenience et les suédois the Tallest Man on Earth, José Gonzalez, ou Anna Ternheim dans un registre pop-folk.

   

Metal

 

Si les scandinaves représentent une bonne partie de ce qui se fait de pire dans le metal, il faut reconnaître qu’ils ont tout de même quelques groupes « importants », qu’on aime ou non le genre.

 

Parmi ceux-ci, les black-metalleux norvégiens Emperor, Darkthrone, Mayhem, Burzum (une quinzaine d’années de prison qui lui auront fait du bien, puisqu’il est revenu l’an dernier avec un album bien meilleur que ce que le black metal laisse généralement à entendre, Belus). Et quelques autres groupes phares du genre (que je ne conseille pas particulièrement) : Dimmu Borgir, Enslaved, Immortal… à noter aussi, le parcours plutôt original d’Ulver, passé avec succès du black metal au trip-hop.

 

En Suède : Bathory, Candlemass (à la base du doom metal), Entombed, Marduk, Meshuggah, Opeth.

 

Le black metal est en grande partie norvégien… pourtant, à l’origine du genre, on trouve un groupe danois, Mercyful Fate (sa musique n’a pas grand-chose de black metal, c’est du heavy-metal début 80’s, mais leurs textes et leur imagerie fait qu’on les considère comme des précurseurs du genre), et, surtout, un groupe suédois, Bathory. Considéré comme étant à l’origine à la fois du « black metal » et du « viking metal ». On en lapiderait pour moins que ça, mais, petite séquence nostalgique, en 1988, Bathory sort Blood Fire Death, j’ai beaucoup aimé cet album dans ma jeunesse… en particulier l’épique dernier morceau de l’album :

 

 

(Je l'ai aussi mis dans la playlist ci-dessous... je le précise pour ceux qui ont l'intention de l'écouter, qu'ils ne se tapent pas deux fois ce morceau de 10 minutes.) 

En 88, c’était assez nouveau, c’était même bien… est-ce que ça nécessitait vraiment d’en faire un genre à part entière (et même deux... le black avec leurs précédents albums le viking/black avec celui-ci) ? 

 

Musiques traditionnelles

 

Il y aurait pas mal de choses à en dire, j’y consacrerai un autre article, comme j’en consacrerai à Sibelius ou Grieg. Mais impossible de ne pas dire un mot de la plus célèbre, la norvégienne Mari Boine, qui intègre des éléments de musique populaire moderne à la musique traditionnelle sami. Je vous recommande notamment son album de 1996 Bálvvoslatjna (Room of Worship). Et l'article de Sunalee sur la technique vocale joik des lapons. 

 

Enfin, pour terminer, après une longue lecture, rien ne vaut... une longue playlist ! J’ai tenté de compiler les morceaux les plus significatifs et réussis des musiques scandinaves actuelles, en essayant, autant que faire se peut, de privilégier des titres capables de plonger l’auditeur dans une atmosphère très « nordique » (à quelques exceptions près, difficile de ne pas mettre le Hate to say I told you so des Hives). Une playlist très éclectique où se côtoient électro, folk, trip-hop, rock, jazz, pop, metal… et même black metal… (par contre, pas de ABBA & co, j’ai aussi mes limites).

 

Playlist scandinave

 

A écouter sur Spotify

 

Ulver – Lost in Moments (Norvège)

VETO – Can You see Everything (Danemark)

Jay-Jay Johanson - The Girl I Love is gone (Suède)

Nils Petter-Molvaer – Tlon (Norvège)

E.S.T. - Serenade for the Renegade (Suède)

Kings of Convenience – The Girl from back then (Norvège)

The Hives – Hate to say I told you so (Suède)

The Raveonettes – Dead Sound (Danemark)

The Skull Defekts – Peer Amid (Suède)

Under Byen – Om Vinteren (Danemark)

Bathory – Blood Fire Death (Suède)

Björk – Storm (Islande)  

Flunk – See through You (Norvège)

Bang Gang – Follow (Islande)  

Efterklang – Frida Found a Friend (Danemark)

Jan Garbarek – Cloud of Unknowing (Norvège)

Trentemoller – Physical Fraction (Danemark)

Sidsel Endresen – Undertow (Norvège)

José Gonzales – Slow move (Suède)

Bugge Wesseltoft – Existence (Norvège)

GusGus – Remembrance (Islande)

Biosphere – Poa Alpina (Norvège)

Royksopp – Poor Leno (Norvège)

Emperor – I am the Black Wizard (Norvège)

Tristania – Mercyside (Norvège)*

Troels Abrahamsen – The World is listening (Danemark)

Emiliana Torrini – Telepathy (Islande)

Anja Garbarek – You Know (Norvège)

Pekka Streng – Katsele Yossa (Finlande)

22 Pistepirkko – Night Train Miss (Finlande)*

The Low Frequency in Stereo – Solar System (Norvège)

Burzum - Morgenrode (Norvège)

Opeth – Porcelain Heart (Suède)

Anekdoten – Thoughts in Absence (Suède)

Terje Rypdal – Over Birkerot (Norvège)

Anna Ternheim – The Ones they Blame (Suède)

Candlemass – Under the Oak (Suède)

The Tallest Man on Earth – It will follow the Rain (Suède)

Jan Garbarek & Mari Boine – Evening Island (Norvège)*

Lena Willemark – Himlen Faller (Suède)

Tord Gustavsen Trio – Sani (Norvège)

The Knife – I take Time (Suède)

Jaga Jazzist – Day (Norvège)

The Hellacopters – By the Grace of God (Suède)

The Radio Dept. – Bus (Suède)

Sigur Ros - [Njosnavelin] (Islande)

Vladislav Delay – Kotilainen (Finlande) * 

Supersilent – 9.1. (Norvège)

Myrkur - Leaves of Yggdrasil (Danemark)

 

Si j’ai oublié quelques artistes scandinaves qui valent vraiment qu’on y jette une oreille, n’hésitez pas à m’en faire part… et à me dire ce que vous aimez - ou pas - dans les musiques scandinaves actuelles. 

 

A lire (et à écouter) :

 

Daniel Bjarnason – Processions

The Low Frequency in Stereo – Futuro

The Skull Defekts – Peer Amid

 

 

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 19:34

Vince m’a proposé de faire un article sur le Crucifixus de la Messe en si mineur de Bach, au programme de l'option musique au bac cette année, et c’est avec plaisir que je me lance, puisque c’est une de mes pièces favorites. Enfin, c’est plutôt le chœur de la Cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen (1714) de Bach qui est une de mes pièces favorites, le Crucifixus de sa Messe en si mineur (1749) en est une reprise. On entend souvent dire que l’allemand n’est pas « chantant », il est trop dur, trop guttural, ce choeur prouve bien que ce n’est pas forcément le cas, il est beaucoup plus beau en allemand qu’en latin.

 

Pour débuter… écoutez ce sublime chœur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, puis le Crucifixus 

 

Playlist 

 

J'ai un faible pour la version de Gustav Leonhardt dans la playlist, mais celle de Ton Koopman est aussi très recommandable :

 

 

 

 

 

La première chose à noter ici, c’est la basse, qu'on appelle « basse obstinée » ou « ground », basée sur une descente chromatique. Et cette descente se répète toutes les 4 mesures (d’où le nom « basse obstinée »).

 

Qu’est-ce qu’une descente chromatique ? C’est une descente demi-ton par demi-ton. Au lieu de descendre les notes de la gamme, on passe par tous les intervalles et, forcément, on intègre des notes étrangères. Une descente sur les intervalles les plus resserés, sans enlever les dissonances, inévitablement, ça provoque un effet plutôt douloureux, sombre. La dissonance du chromatisme + le mouvement descendant, c’est d’une certaine manière, la douleur associée à la chute ; pas une chute spectaculaire, mais une chute lente et progressive.

 

Un exemple de basse chromatique descendante que tout le monde connaît : celle du Dazed and Confused de Led Zepppelin :

 

 

 

Un autre exemple, l’intro de These boots are made for walking de Nancy Sinatra 

  

Pourquoi est-ce que le chromatisme descendant de la basse ne sonne pas chez Nancy " douloureux " comme chez Bach ou Led Zep ? Pour la même raison que le jazz - où les chromatismes et dissonances sont omniprésents - garde une certaine légèreté : le rythme, ou plus précisément, le « swing ». Une descente chromatique « bondissante » est, bien entendu, moins sombre ou lourde que celle, sur chaque temps, de Dazed and Confused.

 

Une manière de comprendre que le rythme ternaire ne fait bien sûr pas le swing à lui tout seul car, après tout, la pièce de Bach est aussi sur 3 temps (un 3 temps binaire, 3/2, mais un 3 temps tout de même).

 

Pour en revenir au classique, une des plus célèbres pièces de la musique baroque avec basse chromatique descendante est l’air de Didon When I’m Laid…  dans le Didon et Enée de Purcell. Un des airs les plus beaux et déchirants de l’histoire de l’opéra. Et même un des airs les plus beaux et déchirants tout court (à écouter dans la playlist ci-dessus, après les deux pièces de Bach).  

 

Dans le chœur de cette Cantate (comme dans le Crucifixus), ce n’est pas seulement la basse qui descend, mais aussi le chant du début. Les voix rentrent successivement, chacune sur un des mots (Weinen Klagen Zagen Sorgen, ou répètent Crucifixus dans la Messe en si), et tous leurs motifs sont descendants. Descente d’un ton sur Weinen aux Soprano puis sur Klagen aux Alto, arpège descendant sur Zagen pour les ténors, puis nouvelle descente d’un ton aux basses sur Sorgen. Non seulement les motifs sont mélodiquement descendants, mais on descend aussi chaque fois dans les voix, puisque Soprano – Alto (voix féminines) – Tenor – Basse (voix masculines) sont l’ordre des voix de la plus haute à la plus grave. Bref, « tout descend », et dans la douleur, puisque les motifs mélodiques sont – à part le 3°, arpégé – sur un ton, et la basse sur des demi-tons (pas de « grande descente » avec sauts d’intervalles, on passe d’une note à l’autre). Et le rythme lent à trois temps accentue encore le caractère difficile et « claudiquant » de cette descente. Le « chemin de croix » du Christ pour le Crucifixus, quant à Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, il signifie « Pleurer, se plaindre, s’inquiéter, craindre »… tout un programme, qui ne pouvait être mieux mis en musique que ne l’a fait ici Bach.

 

Le texte du Crucifixus :

 

Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato, passus, et sepultus est.

Il a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate, il a souffert et il a été mis au tombeau 

 

On parle souvent de Bach comme du compositeur favori des scientifiques, ou de musiciens ayant un rapport quasi-mathématique à la musique. Par sa science exceptionnelle de l’architecture musicale, du contrepoint (superposition de lignes mélodiques différentes) et parce que l’on ne compte plus les études sur les nombres chez Bach (la récurrence du nombre d’or, la possibilité en fonction des tonalités, mesures etc. d’interpréter ses œuvres comme des constructions numérologiques fascinantes… par exemple, voir ici).

 

Mais Bach ne doit surtout pas se réduire à cela, sa musique n’est pas que « pure abstraction » formelle et mathématique, elle a une force expressive qui va bien au-delà. Ce ne sont pas les relations ésotérico-numériques entre le nombre de notes, leurs durées, le nombre de mesures etc. qui nous font ressentir à l’écoute de cette musique toute la douleur de ce « calvaire », mais les procédés musicaux expressifs que sont les mouvements descendants et le chromatisme. 

 

Vous pourrez vous dire : la musique, ce n’est pas si compliqué, on veut exprimer la souffrance, la dépression, on fait en sorte que tous les mouvements mélodiques descendent, et on utilise du chromatisme… sauf que ce n’est vraiment pas si simple, il est difficile qu’une  musique « tienne debout » si tous ses mouvements sont descendants, tout le monde ne peut en faire quelque chose d’aussi poignant et captivant que Bach. D’ailleurs, lorsqu’on débute dans l’écriture musicale, il est plutôt recommandé de jouer sur des mouvements contraires (une basse qui descend pendant que la mélodie monte), il y a en général plus de chances que ça sonne correctement (à moins, par exemple, de mouvements de tierces parallèles…)

 

Et pour l’instant… je n’ai parlé que des 4 premières mesures ! (les 4 suivantes répètent à peu près la même chose, avec cette fois les ténors qui précèdent les sopranos). On retrouve bien entendu par la suite des mouvements mélodiques ascendants.

 

Différence notable entre le chœur du Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen et le Crucifixus (en dehors du fait qu’on n’est pas dans la même tonalité, en fa mineur sur le premier, en mi mineur sur le second) Bach ne reprend pas la partie centrale de Weinen…, plus animée, sur « die das Zeichen Jesu Tragen »… normal, cela aurait été déplacé pour la crucifixion, qui doit rester lente, douloureuse, solennelle… La basse obstinée est répétée12 fois dans Weinen…, avant la partie centrale, mais dans le Crucifixus, où elle tient tout du long, on la retrouve 13 fois, avec modulation en sol majeur la 13° fois. Pourquoi une modulation en majeur sur la fin ? Sans doute pour marquer l’apaisement : le Christ a souffert, mais il accepte sa mort…

 

Il y aurait évidemment beaucoup d’autres choses à dire sur ce Crucifixus, mais le but n’est pas ici de faire un cours magistral ou de proposer une analyse structurée et détaillée « prête à l’emploi » pour un examen… plutôt de donner des pistes et quelques explications, accessibles à tous (même si, j’en conviens, certaines choses resteront incompréhensibles pour les non-musiciens). Enfin, si vous tombez ici en cherchant des éléments pour l’examen du bac, je vous déconseille bien sûr de citer Led Zep comme autre exemple de basse chromatique descendante, optez plutôt pour l’air de Didon…

 

La partition de la Cantate, libre de droit (le choeur Weinen Klagen Sorgen Zagen est en page 6 du pdf)

  

Celle du Credo de la Messe en si, le Crucifixus est en page 32 du pdf.

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 19:43

Thrill Jockey 02/2011

    

skull-defekts-peer-amid.jpgA moins d’être monomaniaque ou de verser dans le fétichisme musical, chacun recherche en musique des atmosphères / émotions / sonorités diverses et variées, comme cela était discuté ici. Pourtant, on a tous nos préférences, voire nos obsessions ; des types d’émotions particulières que l’on tente de retrouver, revivre en musique, car elles nous fascinent plus que d’autres. Des émotions pas aussi simples que « la joie » ou « la tristesse », mais qui donnent, justement, toute sa force à la musique, l’art qui surpasse les autres lorsqu’il s’agit de « communiquer l’indicible », dire ce que les mots, les représentations visuelles ne peuvent exprimer. Non pas qu’il soit capable de suggérer telle ou telle émotion complexe avec une précision scientifique, au contraire, son abstraction laisse une véritable liberté d’interprétation permettant à chacun d’y greffer les émotions qu’il ne peut définir (dans un cadre qui a tout de même ses limites, évidemment)…

 

Il n’est donc pas toujours facile de décrire quel type d’émotion on y recherche en priorité, car, souvent… on ne le sait pas vraiment. C’est bien pour cette raison que l’on a tant besoin de musique et que l’on a parfois du mal à exprimer l’effet qu’elle peut avoir sur nous, elle nous permet de dire et toucher des choses plus ou moins enfouies que l’on ne cerne pas clairement et que l’on ne saurait dire avec des mots. La musique comme « révélateur de l’inconscient »…

 

Que peut bien vouloir signifier l’association atmosphères sombres et envoûtantes / rythmique tribale / rock sauvage de The Skull Defekts ? Que signifie-t-elle plus particulièrement pour moi ? Je ne le sais pas précisément. Mais ce que je sais, c’est que j’en suis particulièrement friand. Cette association représente même mon « idéal rock ». Ca ne m’empêche pas d’aimer – voire de vénérer - des groupes qui ne jouent pas sur ces éléments (des Beatles à Radiohead), mais là, j’ai l’impression d’être comme un poisson dans l’eau. C’est aussi la limite de la critique musicale, aussi argumentée, objective et réfléchie qu’elle prétende l’être ; lorsqu’on touche vos points sensibles, difficile (impossible ?) de garder la distance nécessaire. Certains trouveront que je surestime ce Peer Amid, l’album de l’année pour le moment à mon sens, ils ont sans doute raison, mais je ne peux rien y faire, cet obscur groupe suédois a su trouver ce que je considère comme « l’alchimie rock parfaite ». Les petits derniers d’une lignée rock qui m’est chère : Doors - Stooges – Joy Division – PIL - Sonic Youth – Nick Cave - Liars – Queens of the Stone Age (celui de Lullabies…) – Grails – Apse…

 

Après un bon premier album en 2007, Blood Spirits & Drums Are Singing, les Skull Defekts sont montés d’un cran en 2009 avec l’excellent The Temple, et parviennent à faire encore mieux avec Peer Amid. Un peu moins « tribal » que le précédent, malheureusement, mais plus efficace, et, surtout, la venue au chant de Daniel Higgs (Lungfish) apporte à The Skull Defekts la voix hantée idéale pour leur musique.

 

Seule véritable réserve, l’album est à la fois un poil trop long et un poil trop court. Un poil trop long parce qu’il comporte deux titres plus anecdotiques que les autres, un poil trop court parce qu’avec ses 8 titres seulement, les deux morceaux dispensables reviennent trop souvent lorsqu’on l’écoute en boucle (ce qui est mon cas depuis 4-5 jours). Pas de quoi faire la fine bouche, ce ne sont après tout que deux respirations dans un album dense, intense, incantatoire et noir, très noir. Une messe noire rock’n’roll venue du Suède… mais loin de celles, grand-guignolesques, des groupes de black metal scandinaves. Ici, pas de gras, de barnum satanico-fantastique pour ados complexés qui se rêvent en « maîtres du mal » ou « démons de l’enfer », juste du rock, et du bon, qui cogne, qui vous veut du mal et qui fait du bien…

 

Après les norvégiens de The Low Frequency in Stereo en 2009, l’islandais Bjarnasson en 2010, voilà les suédois de The Skull Efekts… ces trois dernières années, la plupart de mes découvertes les plus marquantes (je dois celle-là à Dahu) sont venues du froid. L’occasion, très prochainement, d’un article sur les musiques scandinaves.

 

  

A lire en complément, les chroniques de :

 

Playlist Society

 

Core and Co

 

Heavy Mental

 

  

Ecoutes :

  

Peer Amid sur Grooveshark

 

Leurs précédents albums :

 

The Temple 

  

Blood Spirits and Drums are singing  

 

Peer Amid dans mon classement des albums 2011

 

Peer Amid dans le CDB 2011

 

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