Triste nouvelle que nous a appris Thierry, la grande Abbey Lincoln vient de mourir. Et ce sont les 2 mêmes morceaux que Thierry que je retiendrais d'Abbey Lincoln : Freedom Day sur l'indispensable We Insist ! de Max Roach (1960), et Afro-Blue, enregistré un an auparavant (1959).
Freedom Day
Afro-Blue
Trois grands albums à connaître absolument :
1959 : Abbey Lincoln - Abbey is Blue
1960 : Max Roach - We Insist ! The Freedom now Suite (dont j'ai parlé plus longuement ici)
1961 : Abbey Lincoln - Straight Ahead (malheureusement, on ne le trouve nulle part en écoute)
Pourtant, ce que je retiendrais vraiment d'Abbey Lincoln, plus encore que son chant et ses oeuvres, c'est son parcours, et sa personnalité particulièrement attachante.
A ses débuts, Abbey est plutôt cataloguée comme une chanteuse noire sexy, on l'appelera même la "Marilyn noire"... mais sa rencontre avec le génial batteur Max Roach va changer sa vie, et elle deviendra une des artistes les plus engagées de l'époque, rejetée pour cela par toutes les maisons de disques américaines... plutôt que de vous raconter sa vie, je préfère lui laisser la parole, elle se raconte à merveille dans cette passionnante interview donnée à L'Express (source, ici), qui ne pourra que vous faire aimer la grande Abbey.
Carrière? Je n'ai jamais entendu ce mot obscène dans la bouche de Charlie Parker ou de Billie Holiday! Ce dont vous parlez s'appelle «transmission de la mémoire»! Il s'agit d'une mission qui demande un savoir-faire. Le mien, je l'ai hérité de ma mère, Evalina Coffey: une femme magnifique, qui a élevé 12 enfants. Je suis la dixième. Dans ses veines coulait le sang des Africains et celui des Indiens d'Amérique. Chaque soir, tel un griot, elle nous racontait l'histoire de nos ancêtres. Notre maison, à Kalamazoo (Michigan), avait été bâtie par mon père, Alexander Wooldridge. Dans le salon, il y avait un piano droit: j'ai appris à en jouer toute seule dès l'âge de 5 ans. Un jour, mon père a rapporté un phonographe et un disque de Billie Holiday. Ce fut le coup de foudre. Elle est restée mon modèle: Billie était une poétesse, une tragédienne.
J'avais 22 ans quand un producteur m'a proposé de chanter dans des cabarets. Plus que chanteuse, je faisais office de poupée sexy... Billie Holiday, qui se produisait dans un club à côté, est venue m'écouter deux fois. Elle est restée au bar, l'air ennuyé, caressant son chihuahua. [Le lendemain, Abbey Lincoln s'acheta deux chihuahuas...] A 24 ans, je suis partie travailler à Los Angeles, au Moulin Rouge - une imitation américaine des Folies Bergère. Je chantais, entourée de six danseurs, dans une revue intitulée C'est ça, Paris! Le patron tenait à ce que je m'affuble d'un prénom à consonance française: Gaby Lee. J'étais innocente et j'obéissais: on me fit prendre des cours de diction pour que ma voix sonne moins «noire»! En 1955, j'ai rencontré Bob Russell, un parolier connu, qui devint mon manager. C'est lui qui a inventé mon nom, Abbey Lincoln. Cela s'est passé pendant un match de boxe entre un Noir et un Blanc. J'étais pour le Noir. «Et si tu t'appelais Abbey Lincoln? m'a-t-il lancé. Abraham Lincoln n'a pas réussi à libérer les esclaves, c'est peut-être toi qui le feras!»
Impossible: j'étais esclave! En 1956, j'ai fait mes premiers pas à Hollywood dans La Blonde et moi, de Frank Tashlin. La star du film était Jayne Mansfield. Moi, je chantais vêtue d'une robe qu'avait portée Marilyn dans Les hommes préfèrent les blondes. Ainsi déguisée, j'ai posé pour la couverture du magazine Ebony, qui me présentait comme la Marilyn Monroe noire. La même année, j'enregistrais mon premier disque, Abbey Lincoln's Affair: A Story of a Girl in Love. Un album convenu, florilège de chansons d'amour... Lorsque je chantais ces bluettes en concert, je sortais de scène avec une sensation de vide. Aucune émotion n'émergeait. J'ai commencé à boire.
J'avais décidé d'évoluer. C'est à ce moment-là que j'ai rencontré Max Roach, un batteur-compositeur formidable, collaborateur de Duke Ellington et de Charlie Parker. Nous nous sommes installés ensemble à New York et je l'ai épousé en 1962. Cet homme, mon seul grand amour, a sauvé ma vie. Il m'a tout appris. Un soir où je portais cette fameuse robe rouge de Marilyn, il m'a dit: «Comment peut-on te prendre au sérieux avec cette robe ridicule?» Je l'ai jetée au feu! J'ai aussi arrêté de me lisser les cheveux, les laissant naturels, crépus. Avec Max et une bande de musiciens engagés - John Coltrane, Charles Mingus, Ornette Coleman... - j'ai participé aux premières marches contre la ségrégation. En 1960, lors d'un concert, j'ai présenté, avec Max, un manifeste musical intitulé Freedom Now Suite. Sur un des morceaux - voix, batterie - je hurlais, pleurais, chantais, gémissais... J'exprimais émotionnellement tous les sentiments d'une population meurtrie. Une heure après le concert, Max se fit tabasser dans un commissariat de police. Aucune chanteuse n'avait crié jusqu'à ce moment! Elles miaulaient, faisaient dans l'ironie, mais de cris, jamais! Ce «style» a pris pied dans le free-jazz comme dans le rock.
Bof... Je voulais transmettre mon message par d'autres moyens que le cri. Je souhaitais mieux chanter et apprendre à composer. Je harcelais Max Roach pour qu'il m'aide. Un jour, excédé, il a lancé une assiette contre le mur puis m'a dit: «Commence par faire de l'ordre dans ta chambre et tu verras que la musique suivra, car la musique, c'est ça: la mise en place!» Il avait raison. En 1961, j'enregistrais mon premier vrai album, Straight Ahead. Parmi les morceaux, il y avait une composition de Thelonious Monk, Blue Monk [qui ouvre aujourd'hui Abbey Is Abbey], sur laquelle j'avais posé des paroles. Cet album, aux textes engagés, déclencha la haine d'un critique du New York Times: «Dommage, écrivait-il. Cette chanteuse si talentueuse est devenue une "négresse professionnelle", trop impliquée dans les luttes des Afro-Américains.» A partir de 1962, j'ai été rejetée par toutes les maisons de disques. Depuis, je n'ai jamais plus enregistré en Amérique! Mais j'ai été repêchée par le nouveau cinéma noir. En 1964, j'interprétais le personnage principal de Nothing But a Man [Un homme comme tant d'autres], de Michael Roemer, un film où l'on montrait pour la première fois les préjugés auxquels se heurte un couple noir. En 1968, j'ai joué le rôle-titre de For Love of Ivy [Mon homme], une comédie sentimentale amère, écrite et interprétée par Sidney Poitier. Il m'avait choisie parmi 300 actrices. Mais la musique me manquait. De plus, en 1970, j'ai divorcé. J'étais déprimée, accrochée à la bouteille.
Je dois ma résurrection musicale à l'Afrique et à la France. En 1972, je suis partie avec la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba pour un long voyage, en Guinée puis au Zaïre. De retour à New York, en sanglotant dans l'avion, ma future première composition, People in Me, m'est comme apparue en rêve. J'ai continué à écrire de la musique pour préserver ma santé mentale. Jusqu'au jour où un producteur français, Jean-Philippe Allard, m'a appelée: «Voulez-vous chanter pour nous? Vous aurez carte blanche.» En 1990, j'ai sorti l'album The World Is Falling Down, le premier de mes neuf disques pour Universal. J'ai presque 77 ans et j'ai composé 80 chansons... En France, j'ai reçu le plus beau compliment que l'on m'ait jamais fait: «Vous avez beau jouer des mélodies et des chansons déchirantes, votre désespoir devient notre courage.»
Propos recueillis par Paola Genone
Elle qui n'aimait pas qu'on la qualifie de "chanteuse de jazz" et préférait "artiste noire" n'était pas simplement une "grande dame du jazz", mais une grande dame....
Abbey Lincoln, 6 août 1930 (Chicago) - 14 août 2010 (Manhattan, NY)
A lire en complément :
Max Roach - We Insist !
L'hommage de Thierry, sur Jazz Blues & Co
L'hommage de Dr. F
L'hommage de Last Night in Orient
Un beau texte sur Abbey, écrit il y a quelques années, chez Esprits Nomades



C'est l'ère des "big-bands". Un jazz plus écrit (beaucoup des grands noms du jazz swing ont eu une solide formation musicale, souvent classique... mais impossible pour les noirs d'intégrer les grands orchestres blancs, ils ne peuvent que se tourner vers le jazz).
Lassés de faire danser les blancs, révoltés par les injustices et les inégalités qui ne diminuent pas (bon nombre de familles noires voient leurs enfants mourir à la guerre pour leur pays, pays qui leur reconnaît le droit de mourir pour lui, mais pas de vivre avec les mêmes droits que les autres), le discours des noirs se radicalise... comme leur musique. Les tempos seront beaucoup plus rapides ou lents (moins de tempo modéré, plus question de faire danser la bonne société blanche), les grands orchestres sont remplacés par de petits ensembles, le jazz se joue dans des clubs (où l'on vient pour écouter, pas pour danser), on délaisse la mélodie et les thèmes agréables pour laisser la place aux solos. L'expression individuelle (le soliste, donc) est dorénavant privilégiée.
En réaction à l'intensité et à la frénésie du bop va émerger le Cool Jazz. L'album fondateur du genre est Birth of The Cool (1949) de Miles Davis, en collaboration avec Gil Evans (arrangeur). Un style de jazz plus feutré, apaisé... qui sera surtout joué par des blancs, de la "West Coast" (on parle aussi de West Coast Jazz)...
Le cool jazz est apparu en réaction au be-bop, le hard-bop sera une réaction au cool... sans pour autant revenir au be-bop. Un jazz "hot", intense... mais plus accessible et mélodique (influences de la soul et du rhythm'n'blues) que le be-bop. Le hard-bop est physique, terrien, loin des ambiances délicates et feutrées du cool, et plus direct et brut que le be-bop. Pas étonnant que trois de ses meilleurs représentants soient deux batteurs (Max Roach et Art Blakey) et un contrebassiste (Charles Mingus)
Miles Davis a initié le cool, le hard-bop (avec Walkin')... mais aussi le jazz modal, avec Kind of Blue, l'album le plus célèbre et vendu de l'histoire du jazz. Album sur lequel figure John Coltrane, le génie du genre. Le jazz modal est plus compliqué à expliquer à de non-musiciens, car pour vraiment comprendre ce qu'est un "mode", il faut connaître la théorie de la musique. Pour faire simple, on dira que les modes sont des types de gammes plutôt "exotiques", ou qui nous renvoient à des musiques d'autres cultures, ou des musiques anciennes (antiquité, moyen âge). On a généralement peu d'accords, et plus de liberté pour improviser sur des gammes/modes particuliers. Un style de jeu assez hypnotique (comme les musiques orientales et africaines), qui peut être très riche, complexe et virtuose (Coltrane). Une des meilleures illustrations qui soit : My favorite Things de Coltrane. Après l'énoncé du thème, de longues improvisations envoûtantes sur 2 accords :
Le free jazz a été inspiré notamment par Mingus et Coltrane (qui ont parfois tous deux "flirté" avec l'improvisation free), mais c'est le saxophoniste Ornette Coleman qui sera le véritable initiateur du genre, et la référence incontournable, avec en particulier l'album Free Jazz, A Collective Improvisation.