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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 15:10

roni-size-In-The-Mode.jpgL'air de rien, il y a une certaine cohérence sur ce blog... si je vous ai parlé des bases du rythme, c'est pour mieux comprendre ce Who Told You de Roni Size, et si je consacre un article à cet excellent morceau, c'est parce que je ne pouvais le balancer dans ma "Bristol Playlist" à venir sans m'arrêter sur son originalité. 

 

Lorsque je l'ai découvert, Who Told You m'a mis une grande claque. Le genre de claques musicales qu'on ne rencontre pas si souvent. A un point tel que je pensais vraiment qu'un nouveau style musical pouvait découler de ce seul titre. On était en 2000, et c'était en cette première année du nouveau millénaire la proposition la plus convaincante d'entrée dans une nouvelle ère musicale pour les musiques populaires modernes. La musique du futur, en quelque sorte...

Qu'y a-t-il de si marquant dans ce morceau ? Son rythme. Et du jazz à la techno en passant par le rock et le rap, les "musiques populaires rebelles" ont avant tout frappé les esprits par leur nouvelle donne rythmique. Ce n'est bien sûr pas le seul élément, mais il a un rôle déterminant dans le clivage entre les générations : 

 

C'est principalement l'arrivée de la batterie et ces nouveaux rythmes noirs américains qui ont catalogué le jazz à ses débuts comme "musique de sauvages".

Dans les années 50, les rythmiques rapides et très marquées du rock ont fait dire aux anciennes générations que c'était une musique abrutissante, voire satanique pour les plus puritains. De tels tempos martelés à la batterie entraînaient une accélération des battements de coeur et mettaient l'auditeur dans des états malsains de tension, de violence et de nervosité selon eux.

Le rap, lui, a carrément délaissé la sacro-sainte mélodie du chant pour se focaliser sur la scansion, la rythmicité des paroles. Et a ainsi eu à subir de la part d'auditeurs réacs le fameux "c'est pas d'la musique, y a pas de mélodie". 

Enfin, la techno a, comme le rock a ses débuts, été considérée comme abrutissante à cause de ce beat répétitif très appuyé sur chaque temps.

 

Dans les années 90, le trip-hop a aussi introduit une nouvelle conception rythmique, comme la drum'n'bass, genre dont Roni Size est un des plus illustres représentants. Mais Who Told You n'est pas un titre drum'n'bass comme les autres. Pas de boucles rythmiques groovy typiques du genre, mais un rythme aussi original et surprenant qu'efficace. Et c'est bien là que se trouve toute la force de ce titre : une musique suffisamment entraînante, puissante, accessible pour toucher la jeunesse, et suffisamment novatrice d'un point de vue rythmique pour ouvrir de nouvelles voies. Avant Roni Size, le math rock ou l'electronica en général et Aphex Twin en particulier ont amené de nouvelles manières de jouer avec le rythme. Mesures complexes pour le math rock, déconstructions rythmiques pour l'electronica. Mais ce sont des musiques trop pointues pour embraser la jeunesse comme ont pu le faire jazz, rock, rap ou techno à leurs débuts. Alors que Who Told You n'a rien d'élitiste : une voix rap, des synthés répétitifs froids, planants et futuristes (très "made in Bristol"), et une rythmique infernale qui emporte tout sur son passage.

  

Sans rentrer dans des détails techniques, comment saisir la nouveauté rythmique de ce morceau ? C'est très simple. Prenez quasiment n'importe quel morceau dans les musiques populaires, tapez du pied, et vous suivrez sans trop de problème la pulsation, ça vient naturellement. Mais ici (je vais y revenir pour vous indiquer comment faire), on a la curieuse sensation que le rythme s'affranchit de la pulsation. L'inverse de la techno. Un morceau qui semble idéal pour la danse - comme le suggèrerait le clip - mais qui est en fait très déstabilisant d'un point de vue rythmique. Comme si l'on ne cherchait pas à suivre une pulsation, que ce soit pour la marquer ou la contourner avec swing, mais à "cogner" le rythme. En ce sens-là, il est très éloigné du courant drum'n'bass auquel Roni Size est affilié. Un rythme très syncopé, mais débarrassé de la chaleur du groove. C'est froid, martial, puissant et déroutant. La "révolution rythmique" sur Who Told You, c'est de nous dire "les temps, on s'en fout, on est là pour frapper fort".

Une des caractéristiques des grands compositeurs, c'est d'arriver à utiliser des procédés qui "sonnent mal" habituellement, qui sont "interdits" ou fortement déconseillés, et d'en tirer quelque chose de nouveau et de fascinant. A son niveau, c'est aussi ce que fait Roni Size ici. Un batteur en herbe qui n'a aucune conception du rythme pourrait taper quelque chose d'assez proche dans l'idée, mais, évidemment, chez lui, ce serait un manque de maîtrise du rythme, ça ne sonnerait pas et tomberait à plat à chaque fois. Même chose pour la ligne de basse, qui rentre en suivant le rythme de la voix (ce qu'on appelle homorythmie : deux parties qui suivent le même rythme). A part sur certains types de breaks, une ligne de basse doit éviter de copier celle du chant, c'est en général lourd, ça ne fonctionne pas... mais ici, c'est d'une efficacité redoutable.

 

Ce que fait Rony Size sur Who Told You aurait vraiment pu faire école - et pourrait toujours, d'ailleurs -, une musique du futur, robotique, froide, martiale qui renonce au balancement rythmique traditionnel mais pas à la puissance, l'intensité, la hargne et l'efficacité.

 

Pour comprendre de manière pratique l'originalité de ce titre, cliquez sur la vidéo ci-dessous, mettez le son à fond, tapez du pied ou hochez la tête pour marquer la pulsation. C'est très facile au tout début, puisque les temps sont sur les premiers mots. Sur "Who", sur "Told", puis sur "You"... un peu après, le contretemps sur "This" est assez frappant, et indique bien que les contretemps joueront ici un rôle crucial. Aucun problème, donc, pour sentir la pulsation au début... mais lorsque rentre la rythmique, vous verrez qu'il vous sera particulièrement difficile de garder une pulsation régulière, vous aurez fortement envie de suivre les contretemps inhabituels de la rythmique. Et si vous n'avez pas l'habitude de marquer les pulsations, vous risquez vraiment de vous perdre en vous laissant aller, alors que partout ailleurs dans la musique populaire, c'est en se laissant aller qu'on marque le mieux les pulsations (à moins d'avoir des problèmes de rythme). Une fois ceci essayé, ne vous focalisez pas des plombes sur cette pulsation, ce serait du gâchis, remettez le morceau, suivez attentivement la rythmique et la scansion de la voix, une inépuisable et peu banale source de fascination rythmique :    

            

Roni Size & Reprazent - Who Told You

 

 

 

 

L'album, In the Mode, en écoute sur Grooveshark.

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 14:21

Trop chaud pour se creuser la tête et écrire un article.

 

Que fait un blogueur quand il a soit :

 

- la flemme d'écrire une chronique

- rien à dire de particulier

- besoin d'alimenter son blog pour ne pas voir ses stats s'effondrer ?

 

...ou tout ça à la fois ? Il balance une vidéo.

 

Ce que je vais donc faire, avec l'excellent Haw de 16 Horsepower. Je remercie au moins les inrocks pour cela : j'ai découvert Haw sur une de leurs compils de nouveautés dans les années 90, et ça a été une grande claque. Le genre de morceau qui vous fait instantanément aimer un groupe, qui vous pousse, dès le lendemain, à courir acheter l'album. Chose qui ne m'est plus arrivée depuis... des lustres (de tomber sur un morceau qui me fait immédiatement adorer un nouveau groupe, hein, pas d'acheter un album...)

 

Le dernier Woven Hand est pas mal, mais il ne me fera pas oublier 16 Horsepower, au sommet de sa forme avec ce superbe Haw :

 

 

La vidéo (en plus, le clip est très bien, ce qui est suffisament rare pour être souligné) :

 

 

 

 

Une bonne version live :   

 

 

L'album, indispensable, dont est tiré ce Haw, en écoute sur deezer : Sackcloth'n'Ashes (1996)

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 08:45

Des tubes efficaces et intéressants, il n'y en a pas des masses. Efficaces, oui (si l'on n'est pas rebuté par leur niaiserie), mais intéressants, c'est beaucoup plus rare. Voilà pourquoi Prayin' de Plan B mérite bien que l'on s'y attarde...

 

Plan B - Prayin'

 

 

Une chanson dans la lignée des bons tubes soul ou, de manière plus générale, des bons tubes de musiques afro-américaines. Un mélange d'exaltation et de tristesse, de joie et de souffrance, de fête et de mélancolie. Une rythmique énergique en diable, et un chant qui tient à la fois de l'exaltation et de la lamentation. Un morceau qui donne autant l'impression d'exprimer une souffrance que d'inciter à la fête et la danse. Une façon de "transcender'" la souffrance...

 

En écoutant ce morceau je pensais à... Haydn. Qui, à partir d'un tout petit motif mélodico-rythmique, peut vous faire un mouvement de symphonie. Ici, tout est dans le I'm Prayin'.

 

De I'm à Pray, on monte (la plupart du temps dans le morceau) avec un intervalle important (un saut de sixte, comme par hasard, ou de quarte), puis on redescend d'un demi-ton sur le "in". Un saut important, parce que c'est une invocation... on fait appel à Dieu, et, forcément, il faut monter haut pour espérer se faire entendre. Puis une descente d'un demi-ton, parce que le demi-ton est un intervalle plutôt "douloureux" (ces descentes par demi-tons, chez Bach, que l'on interprète comme figurant l'imperfection de l'homme face à Dieu, sa détresse). Tout est déjà dans ce simple motif... il ne s'agit pas d'une prière sereine, recueillie, où l'on monterait progressivement de tons en tons, mais d'un appel à l'aide. On monte vers Dieu lui pour l'implorer de mettre fin à nos souffrances, mais on redescend tout de suite parce qu'il y a de la honte, de la culpabilité, du désespoir.

Ce simple mouvement sur deux notes, on le retrouve, sur une durée plus étendue, dans la suite d'accords du morceau. On monte sur le deuxième, puis on redescend dans les 3° et 4° mesures. Même mouvement dans les différentes phrases mélodiques du chant... sauf à la fin des couplets et des phrases du refrain, avec cette nouvelle montée sur une note (sur my head, par exemple)... une montée qui n'a rien de glorieuse, héroïque, volontaire, mais qui sonne toujours comme un appel à l'aide désespéré. On monte pour implorer Dieu, mais on redescend très vite et plus longuement, accablé par le poids de la souffrance, pour terminer, dans un dernier souffle sur un appel à l'aide.

 

Exaltation et culpabilité.

 

La grille harmonique a aussi des choses à nous dire. Désolé pour les explications un peu techniques, vous pouvez les survoler pour vous concentrer sur l'interprétation.

La suite d'accords, qui reste identique tout au long du morceau, est :

G Bm Bm/F# F#.

(F# pour le refrain, qui devient F#m pendant les couplets) 

On est en si mineur (Bm), ce qui donne les degrés : VI I I/V V (on débute sur le VI° degré, on est en mineur, pas étonnant que ce morceau me plaise tant). 

Normalement, un morceau commence toujours sur le premier degré (ou alors, sur un V ou un IV en anacrouse, pour mener tout de suite sur le premier degré). Mais sur Prayin', le premier degré, l'accord fondamental, est en retard (le VI a deux notes communes avec le premier degré - les notes si et ré en si mineur, qui font partie de l'accord de Sol majeur comme de celui de si mineur - il lui sert ici de "substitution").

Après ce premier degré "en retard"... on a un nouveau retard. Qu'est-ce qu'un retard en musique ? Lorsque vous changez d'accord, vous gardez une note (ou deux...) du précédent, puis vous les résolvez plus tard. Un retard crée une certaine tension, une attente, on a envie que cette note qui traîne puisse se résoudre sur la note du nouvel accord (même si l'on ne connaît rien à l'harmonie, c'est l'impression que l'on ressent à l'écoute). Ce nouveau retard se fait avec le changement de la note de basse, on passe sur le Fa #, on pense ainsi que l'on va, naturellement, sur le V° degré... sauf qu'on garde les notes de l'accord du premier degré. Avec le si du si mineur qui se résoud sur la note la# de l'accord de F# (ou la de F#m).

1ere mesure : VI° degré.

2° mesure : le Ier degré, en retard, arrive enfin.

3° mesure : la basse passe sur le fa#, mais le si et le ré de l'accord précédent traînent.

4° mesure : on résoud, V° degré. 

Et on fait tourner tout ça en boucle. Pour entendre ces changements d'accords si vous n'y connaissez rien, c'est facile, les accords sont plaqués une fois chacun au tout début du morceau (deux fois de suite). 

 

La rythmique, impacable, énergique, "avance" constamment... comme une course effrénée, une fuite pour échapper à la souffrance, la transcender... mais l'harmonie, elle, est sans cesse en retard... c'est cette culpabilité que l'on traîne, comme un boulet, cette culpabilité qui nous freine...

 

Une dualité intéressante, que l'on retrouve aussi dans le passage aux cuivres, pendant le refrain. Les ensembles de cuivres, traditionnellement, ça sert à faire du bruit. Particulièrement dans la soul : des cuivres nerveux, puissants, "pétaradants" (pas seulement dans la soul, lorsqu'on parle de cuivres, en musique, on leur associe presque systématiquement le terme "pétaradant")... et on utilise des cordes lorsqu'il s'agit de faire passer de la douceur, de la mélancolie etc... Ici, les cuivres parviennent à faire les deux. Ils ont ce son "pétaradant", mais jouent en même temps particulièrement sur les retards, la descente, avec des notes tenues, liées, loin des riffs et motifs secs, saccadés, dynamiques tels qu'on les retrouve le plus souvent aux cuivres dans la musique soul.  

 

Et cette dualité... est déjà en germe dans le motif de base. Deux intervalles opposés : l'un monte sur par un grand intervalle, l'autre descend sur le plus petit intervalle (demi-ton). Exaltation et lamentation/culpabilité.

 

 

Ah, et une petite chose anecdotique, pour conclure... cette chanson digne des meilleurs tubes soul et si proche de l'esprit des musiques noires américaines est l'oeuvre d'un anglais, blanc...

 

 

L'album (plutôt bon, très efficace, mais un peu inégal à mon goût à cause de quelques morceaux plus mielleux), est en écoute sur deezer :  Plan B - The Defamation of Strickland Banks

Sur musicme

Plan B (Ben Drew) sur wikipedia

The Defamation of Strickland Banks sur wikipedia

 

 

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