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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 21:24

Mardi soir, je laisse en fond une émission de France 2 sur Monet. Histoire de voir ce qu’ils peuvent bien en dire en prime time… mais je décroche très vite (rien que la présentation de Stéphane Bern, je peux pas…) Les seules choses qui me font dresser l’oreille et quitter mon écran de pc des yeux pour les tourner vers l’écran télé… ce sont les illustrations musicales. La BO de The Dark Knight, tout d’abord. Etonnant de l’entendre dans une émission sur Claude Monet, mais, depuis la sortie du film, c’est vrai que la télé la met à toutes les sauces. Besoin d’une musique dramatique, intense et sombre ? Une seule réponse depuis quelques années de la part des types peu imaginatifs qui s’occupent d’illustrations musicales : The Dark Night. Qui remplace la musique usée jusqu’à la corde de Requiem for a Dream. Je veux devenir programmateur musical, y a pas plus simple comme boulot…

 

 

 

 

Quelques minutes après la BO de The Dark Knight, voilà celle de… Star Wars ! Bon, pas le thème pétaradant du générique, encore heureux, mais le « love theme » (enfin, sans doute). Batman, Star Wars, Claude Monet. Cherchez l’erreur. Et pour terminer, quelle est la musique du générique de l’émission (c’est une série d’émissions sur des personnages historiques) ? La BO de X-Men 3 !

  

 

 

 

Vous allez me dire « que tu reconnaisses les BO de The Dark Knight et Star Wars, on peut comprendre, mais, franchement, la BO de X-Men 3 ? » C’est très simple. Lorsque j’ai vu le film, ce thème m’avait agréablement surpris… malgré son côté très pompeux… je me suis demandé pourquoi ça me plaisait, j’ai relevé la grille d’accords : II : Am – F – G – Dm – A – F –G – Dm : II

 

Et ça confirme ma théorie, je ne résiste pas à la sixte et aux passages sur le VI° degré (ici, Am-F).

 

Mais revenons-en à cette utilisation pour le moins curieuse de la musique dans les émissions télés… imaginons un instant le brainstorming pour choisir les musiques d’illustration :

 

-         Bon les gars, là, on a fait une émission sur Claude Monet, il nous faut des musiques d’accompagnement. Si je vous dis « Claude Monet », « fin XIX° début XX° », « peinture impressionniste », ça vous évoque quoi ?

-         Euh… Batman !

-         Bien, une autre idée ?

-         Bah, Star Wars, évidemment…

-         Parfait !

 

Et pour choisir le thème du générique :

 

-         Notre série d’émissions sur des personnages historiques s’appellera « Secrets d’Histoire ». On y parlera de la reine Victoria, de François 1er, de Claude Monet… une idée de musique pour le générique ? …

-        

-         Rien ?

-         Euh… X-Men ?

-         Vendu !

 

Pour leur prochain numéro, sur « Sissi Impératrice », j’imagine qu’ils sont allés piocher dans Matrix, Hulk et Terminator…

 

Tout cela prouve bien, si besoin était, que le « sens » d’une musique n’a rien de strict ou figé, une même musique peut être utilisée dans des cadres complètement différents, voire opposés, et fonctionner malgré tout. Mais peut-on vraiment faire n’importe quoi ? Je ne le pense pas… une musique a tout de même une histoire, on ne peut faire abstraction de son utilisation originale, surtout quand elle a rencontré le succès sous cette forme et qu’on l’associe, dans le cas présent, à des films particuliers. Et Claude Monet entre Batman, Star Wars et les X-Men, c’est carrément grotesque.

 

Je noircis un peu le trait, je n’ai pas entendu l’émission du début à la fin, et il y a bien eu quelques notes de Wagner (le Prélude de Lohengrin). Déjà plus en phase avec l’époque et le personnage. J’espère au moins qu’il y a eu du Debussy, on ne peut mieux illustrer la peinture impressionniste que par… la musique impressionniste. Et même pour des passages de l’émission plus « lyriques », dramatiques ou intenses, il y avait chez Debussy (si ce n’est chez Debussy, au moins chez des compositeurs romantiques) de quoi trouver d’excellentes illustrations musicales, pas la peine de se tourner vers des BO de films de SF.

 

L’excuse qu’on pourrait imaginer de leur part « on veut toucher un large public, il nous faut des musiques plus fédératrices et puissantes » ne tient pas une seconde. Il y a des flopées d’airs classiques célèbres (ou pas) et au moins aussi accrocheurs et grandioses qui feraient bien plus l’affaire que les musiques de Dark Knight, X-Men ou Star Wars… Notamment chez les contemporains de Monet, les César Franck, Dvorak, Fauré, Brahms, Moussorgsky, Mahler, Rimsky-Korsakov, Debussy et compagnie.

 

Les types qui s’occupent d’illustrations musicales, plutôt que de passer leurs journées au cinéma à se goinfrer de pop-corn devant de gros blockbusters feraient peut-être mieux… d’écouter de la musique.

 

Tout cela n’est pas bien grave me direz-vous. Sans doute. Mais je trouve que ça témoigne (et participe) d’un véritable appauvrissement culturel. Une bouillie culturelle où l’on mélange tout et n’importe quoi, où programmateurs comme producteurs ne voient rien de bizarre, incongru et ridicule dans le fait d’illustrer la vie de Claude Monet à l’aide des musiques de Batman, Star Wars et des X-Men.

 

Entendons-nous bien, je ne milite pas pour que toute émission culturelle ou historique soit accompagnée de musique classique, loin s’en faut. Je ne suis pas à ce point élitiste (ou réac, selon d’où l’on se place). Je souhaiterais simplement qu’on respecte un peu plus la musique et le public. Prendre en compte le fait que les individus ont aussi une mémoire musicale, et ne pas leur servir n’importe quoi. Prendre en compte le fait qu’ils ne sont pas des benêts qui se disent : « chouette, j’aime la musique de Star Wars, je l’entends dans cette émission sur Monet, je suis content », mais qu’ils ont un cerveau, une capacité de jugement qui leur ferait plutôt dire « mais qu’est-ce que Batman et Star Wars viennent foutre chez Claude Monet ? »

 

Remarquez, c’est au fond plutôt marrant… le problème, c’est que le comique de la situation est ici parfaitement involontaire. Donc ridicule.

 

Cette forme de bouillie pseudo-culturelle n’est même pas le pire. Plus préoccupant : la surenchère constante depuis plusieurs années à la télé de musiques grandiloquentes. Pour tout et n’importe quoi. Un type fait cuire des œufs dans une émission de télé-réalité culinaire, quelle musique pour accompagner l’attente et la réaction du jury sur la cuisson ? Ce genre de musique :

 

 

 

Ca tombe sous le sens, non ? La musique parfaite pour illustrer l’angoisse d’un type qui se demande si ses œufs seront bien cuits. Sûrement ce qui a dû pousser Verdi à composer son Requiem… En général, ce n’est pas ce tonitruant Dies Irae du Requiem de Verdi que l’on utilise dans les émissions télés… mais c’est tout comme. Exactement le même genre de musiques : chœurs apocalyptiques, grands orchestres symphoniques à pleine puissance, gravité et noirceur de tonalités mineures, intensité dramatique maximum.

 

Des musiques qui, dans les œuvres du XIX° et le cinéma du XX° étaient utilisées dans des cas précis, pour illustrer ou accompagner des situations extrêmes. Combat métaphysique du bien contre le mal, victoires historiques, exploits héroïques, fin du monde, jugement dernier… Mais depuis plusieurs années, la télé utilise jusqu’à l’indigestion ces musiques paroxystiques, et ce pour illustrer le plus trivial. Ce qui crée nombre de cas absurdes et d’un ridicule achevé. De jeunes chanteurs de karaoké viennent « interpréter » des tubes pop à deux balles dans la Nouvelle Star et, sans transition aucune, grand orchestre et chœur apocalyptique : « Vont-ils continuer l’aventure ? Le jury a-t-il été sensible à l’interprétation de Myriam et sa reprise folk-jazzy du Dancing Queen d’Abba ? Vous le saurez après la pub… »

 

Le décalage entre la musique utilisée et ce qu’on nous présente à l’écran est énorme… Aussi absurde, si l’on inversait les rôles, que Star Wars accompagné par une musique de bal-musette. Mais il y a bien sûr une raison à ces musiques inversement proportionnelles à l’anecdotique que l’on nous présente à l’écran. Pas étonnant que cela se soit développé avec la télé-réalité. Des émissions d’une telle vacuité, des situations d’une telle trivialité qu’il faut « gonfler au maximum » la forme pour faire oublier la nullité du fond. De la poudre aux oreilles. Bien sûr, il y a tromperie sur la marchandise, on tente de vous faire croire à une saga épique genre Seigneur des Anneaux alors qu’il ne s’agit que d’un type qui se demande s’il a bien réussi son cake aux olives.

 

Une des premières fois où j’ai entendu ce type de musique utilisée pour un programme télé… c’est la bande annonce d’une des pires daubes de l’histoire, l’île de la tentation. Bimbos silliconnées et crétins au dernier degré qui se tripotent sur une plage sous l’œil des caméras, quelle musique pour illustrer cela dans la bande annonce de l’émission? Requiem, chœurs puissants, musique métaphysique et orchestre de la fin du monde. Voilà ce que les programmateurs musicaux imaginent comme musique idéale pour représenter les grandes questions existentielles télévisuelles de ce nouveau siècle, telles que « Est-ce que je vais tromper ma copine avec cette chaudasse qui m’allume depuis hier soir ? », « Est-ce que ce putain d’œuf sera suffisamment cuit ? », « Est-ce que ma version bossa de Every Breath You Take va plaire à Philippe Manœuvre ? » « Est-ce que Cindy pardonnera à Léa de lui avoir piqué son rouge à lèvres ? » Vous le saurez après la pub… car c’est aussi de temps de cerveau disponible qu’il s’agit. Tout bénef pour l’annonceur. On assomme le spectateur avec des musiques puissantes, saisissantes, dramatiques, on fait grimper l’émotion au maximum pour le rendre encore plus vulnérable aux injonctions publicitaires. Pourtant, c’est un matériau musical propre à transporter l’auditeur au plus haut, à lui faire vivre les émotions les plus intenses, puissantes, métaphysiques… mais là, on en fait une musique d’abrutissement. Une musique pour illustrer et vendre n’importe quoi. C’est dans une optique similaire que les dictatures ont utilisé ce type de musique. On ne vit certes pas en dictature, mais la manipulation par la musique n’en est pas moins importante…

 

 

Dernier élément, la dramatisation perpétuelle. Typique de l’époque. En particulier de l’après 11 septembre. Si l’on était d’un cynisme extrême, on dirait que la leçon principale retenue par les gens de télé à la suite des attentats du World Trade Center et de la planète qui regarde en boucle les tours s’effondrer, c’est que le tragique, le drame, la fin du monde, y a vraiment rien de mieux pour scotcher les téléspectateurs derrière leurs écrans.

Le choc du 11 septembre qui a accentué cette perte de repères, de valeurs, de foi en l’avenir et au progrès, et, surtout ce sentiment d’impuissance très moderne dans les sociétés occidentales. On nous bassine avec la crise économique, mais il y a une crise plus profonde de l’homme occidental depuis un moment. A quoi bon le progrès qu’on a tant valorisé auparavant, s’il détruit la planète ? A quoi bon une super-puissance même pas foutue d’empêcher quelques types armés de cutters de la toucher en plein cœur et de faire des milliers de morts ? Nos valeurs « progressistes, démocratiques et humanistes » sont-elles aussi universelles qu’on voudrait le penser ? On en doute quand on voit ce qu’elles ont pu engendrer… On ne croit plus en grand-chose, on ne sait pas où l’on va ni pourquoi, bref, on est paumé. Ce qui a pour effet deux phénomènes qui sont apparemment opposés : le refuge dans de grands mythes (une volonté de puissance pour compenser notre impuissance réelle), et le recroquevillement dans l’intime. Le premier explique le succès dans les années 2000 de grandes sagas épiques au cinéma (Le Seigneur des Anneaux, Matrix, les Nouveaux Star Wars), qui ne sont pas étrangères à l’utilisation de musiques grandiloquentes dans les émissions télés, le deuxième le succès du voyeurisme de la télé-réalité et la « peoplisation ».

 

Les musiques pleines d’emphase pour illustrer les programmes de télé-réalité les plus quelconques, au fond, c’est une réconciliation de ces deux tendances. On vous balance de l’intime, de l’anodin, et on vous fait passer ça pour une saga mythique. Et la télé le fait… à sa manière. C'est-à-dire sans le moindre début de sens esthétique, sans la moindre once de cohérence, de pertinence ou d’intelligence… si ce n’est pour accrocher le spectateur et manipuler de potentiels clients pour les annonceurs, car ça ils savent faire.     

 

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26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 13:30

Un lecteur m’a demandé de lui fournir des références pour une de ses élèves qui compte faire des études de musicologie… l’occasion d’un nouvel article. Et un article un peu spécial, car jusque-là, j’ai toujours tenu à ce que mes articles soient accessibles à tous, et puissent intéresser tous ceux qui se passionnent pour la musique. Celui-ci est particulier, car si vous n’avez pas de connaissances théoriques et ne comptez pas vous lancer dans des études musicologiques, il ne vous concerne pas vraiment.

 

Cette sélection de livre n’est pas la plus pointue qui soit, le but n’est pas de décourager – voire dégoûter - de jeunes étudiants qui n’ont pas encore le bagage théorique suffisant, ce sont des références, des guides, une « porte d’entrée » vers la musique classique et la musicologie.

 

Guides pour débuter :

 

guide de la musiqueGérard Denizeau – Le Guide de la Musique : Une Initiation par les Œuvres (Larousse, 2005)

 

Un ouvrage très accessible pour commencer, clairement adressé aux débutants mais plutôt bien fait, qui permet de s’initier au classique, à ses genres et ses différentes esthétiques, à partir de l’étude de grandes œuvres.

 

 

 

 

 

guide illustreUlrich Michels – Guide Illustré de la Musique (Vol I et II, Fayard, 2000)

 

Sans doute l’ouvrage à recommander en premier lieu à quelqu’un qui compte se lancer dans des études musicologiques. Un guide très pratique, dont une page sur deux est composée de schémas, tableaux, exemples musicaux. Si vous ne voulez acheter qu’un seul de ses deux volumes, privilégiez le premier (avec les genres et formes, les instruments, la théorie, un lexique musical et l’histoire de la musique des débuts à la renaissance… le 2° est simplement consacré à l’histoire de la musique du baroque jusqu’à nos jours).

 

Histoire de la musique :

 

 

histoire_musique.jpg

Jean et Brigitte Massin - Histoire de la Musique Occidentale (Fayard, 1987)

 

 L'histoire de la musique comprise dans le Guide Illustré est pratique pour piocher quelques infos, pas pour être lue de bout en bout. Pour cela, vous trouverez beaucoup d'histoires de la musique, plus ou moins développées selon ce que vous cherchez. Si vous désirez quelque chose d'assez consistant, je vous conseille cet ouvrage publié sous la direction de Jean et Brigitte Massin, très complet.

 

 

 

Théorie et analyse musicale

 

theorie-de-la-musique.jpg

Claude Abromont, Eugène de Montalembert - (Guide de) La Théorie de la Musique (Fayard, 2001) 

 

Un excellent ouvrage, qui part vraiment des bases jusqu'aux formes d'écritures musicales les plus complexes, avec beaucoup d'exemples musicaux et, ce qui est très appréciable, il ne se limite pas à la musique classique occidentale mais parle aussi de musiques traditionnelles, du jazz etc... De plus, vous y trouverez une histoire de la théorie et des théoriciens majeurs de la musique. Une référence incontournable pour des étudiants en musicologie...  

 

 

Non, je n'ai pas d'actions chez Fayard, je n'ai conclu aucun deal avec eux pour mettre en avant leurs ouvrages, mais force est de reconnaître que c'est sans doute la maison d'édition qui est la plus intéressante pour trouver des ouvrages musicaux aussi didactiques que bien foutus et sérieux (notamment avec sa série des "Guide de").

Avec ces 4 premiers bouquins, vous aurez vraiment une "base de travail et de découverte" suffisante. Maintenant, pour aller un peu plus loin, quelques livres de référence par lesquels il vous faudra passer si vous comptez vous engager dans des études musicologiques :

 

 

 

nattiez-encyclopedie.jpg

Jean-Jacques Nattiez (sous la direction de) - Musiques, une Encyclopédie pour le XXI° siècle (Vol I à V, Actes Sud, 2003)

 

On ne demandera pas à un étudiant de première année d'acheter les 5 gros volumes (à 55 euros chaque) et de lire leurs milliers de pages, mais c'est assurément une référence à connaître, à emprunter en bibliothèque et au moins à feuilleter.

A peu près tout est abordé, de l'histoire aux techniques, des musiques du monde à la musique contemporaine, de la musique classique aux musiques populaires, des instruments aux théories etc... Des articles sérieux et intelligents qui vous donneront un bon aperçu de ce que peut être la musicologie...

 

Et si vous vous intéressez au jazz, je vous recommande très vivement L'Aventure du Jazz (en 2 volumes) de James Lincoln Collier, un bouquin aussi passionnant et complet qu'accessible.   

 

Les ouvrages précédents vous apportent surtout des informations, les suivants sont des réflexions sur la musique :

 

adorno-philosophie-musique.jpgTheodor W. Adorno - Philosophie de la Nouvelle Musique (Gallimard, 1979)

 

Adorno est le penseur incontournable dans le domaine musical. Sortie en 1948, sa Philosophie de la Nouvelle Musique est un livre essentiel pour comprendre les enjeux esthétiques de la musique contemporaine...

 

 

 

 

 

 

Boucourechliev_langage.jpgAndré Boucourechliev - Le Langage Musical (Fayard, 1993)

 

Un livre relativement accessible, et pourtant très recommandable. Une réflexion particulièrement riche et pertinente sur la musique et le sens... Si le Guide Illustré est l'ouvrage que je conseille en premier lieu comme référence "pratique", celui-là est celui que je conseille pour comprendre un peu mieux ce qu'est la musicologie, sans pour autant se retrouver perdu dans un ouvrage réservé aux spécialistes. 

 

 

 

attali_bruits.jpgJacques Attali - Bruits (P.U.F, 1977)

 

Oui, il s'agit bien du même Jacques Attali. Qui n'est certes pas un "musicologue", mais son ouvrage sur la musique n'en est pas moins à connaître. Une étude originale, relativement accessible elle aussi et passionnante sur l'évolution à travers l'histoire du musicien, de l'esthétique et de la musique face à l'évolution économico-sociale...

 

 

 

Impossible de terminer sans citer quelques écrits de référence de compositeurs de renom :

 

Le Traité d'Harmonie, Le Style et l'Idée ou Fondements de la Composition Musicale de Schoenberg

Opéra et Drame de Wagner

Le Traité d'Orchestration de Berlioz

Penser la Musique Aujourd'hui ou Points de Repères de Boulez

Ecrits Divers sur la Musique de Schumann

 

Et, enfin, un livre qui m'avait pas mal marqué à l'époque, réservé plutôt à un public de connaisseurs : Musique, Pouvoir, Ecriture de Hugues Dufourt.

 

Si l'on voulait être vraiment exhaustif, il faudrait mentionner des bouquins sur l'acoustique, la sémiologie de la musique, l'anthropologie et l'herméneutique, l'ethnomusicologie, la sociologie de la musique etc... mais le but, ici, est surtout de donner quelques ouvrages de référence pour ceux qui veulent acquérir les bases des connaissances et réflexions musicologiques. En espérant qu'ils trouveront leur bonheur dans cette petite sélection...  

 

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 10:05

Des musiques aussi révolutionnaires, influentes et - n'ayons pas peur des mots - sublimes que le Tristan et Isolde de Wagner, vous pouvez les compter sur les doigts d'une main. Que faire pour les compositeurs suivants après une oeuvre telle que Tristan ? Schoenberg la considérait comme la source de la musique moderne, lui qui partira du chromatisme "exacerbé" de Tristan pour fonder l'atonalité puis le dodécaphonisme. Influence considérable sur la musique du XX° et, de manière un peu plus anecdotique, sur la musique de cinéma... cent fois copiée, jamais égalée pour illustrer la passion amoureuse (et même le mystère et l'étrangeté, avec le solo de cor anglais du III° acte utilisé d'une façon inoubliable dans le Freaks de Tod Browning).  

 

L'oeuvre est d'une telle cohérence, d'une telle dimension "organique" (une des obsessions de Wagner) que les premières mesures à elles seules permettent de comprendre tout ce qui va suivre. Les 5 heures de Tristan (dans la version de Bernstein, qui a tenu à respecter scrupuleusement les tempos très lents de Wagner, les autres versions durent le plus souvent autour de 4 heures) sont ainsi synthétisées de manière remarquable dans les 2-3 premières mesures du Prélude...

 

Tristan.png 

 

 

En quelques notes de musique, l'essentiel est dit de cette oeuvre pourtant si riche et complexe...

Un saut de sixte mineure (la -fa) aux violoncelles pour débuter. Lyrisme et profonde mélancolie. Le lyrisme de ce saut d'intervalle, et la mélancolie du mineur et de la sonorité des violoncelles. Puis on arrive à l'accord le plus célèbre de l'histoire de la musique, celui qui a tant fasciné les analystes, "l'accord de Tristan". Normalement, dans la musique tonale, on assoit bien la tonalité au début, pour moduler (passer dans d'autres tonalités) plus tard... mais là, Wagner brouille les cartes dès le premier accord plaqué de l'oeuvre. Un accord dissonant, un accord "vague", qui pourrait évoquer 5 tonalités différentes. Bref, dès le début, on ne sait pas où l'on est, on ne sait pas où Wagner veut nous emmener, cet accord étonnant est plus une couleur qu'une balise... Mais une couleur sombre, trouble, qui marque le caractère onirique de l'oeuvre. Tristan est "l'homme de la nuit", tout au long de l'opéra, il maudira le jour, lieu de l'ordre, des conventions, des règles, et glorifiera la nuit, lieu de la passion, de l'évasion, du rêve. Un accord "vague", dans tous les sens du terme, comme ces vagues de désir qui vont submerger les deux amants, et ces vagues sur lesquelles ils évoluent puisque Tristan et Isolde sont au premier acte sur un navire. C'est même tout le Prélude qui semble fonctionner "par vagues" (répétitions, marches harmoniques, lenteur, caractère hypnotique)...   

De cet accord trouble naît le thème du désir, la montée chromatique sol#-la-la#-si. Car contrairement à la légende, le philtre d'amour n'est chez Wagner qu'un prétexte, le désir est déjà présent aux premières mesures de l'oeuvre. Un prétexte qui leur permettra de s'avouer cet amour qu'ils tentaient tant bien que mal de masquer. Dans la musique classique, le chromatisme - notes qui se suivent directement mais ne peuvent appartenir à une même gamme - est souvent associé à la souffrance, la noirceur, le mystère... un chromatisme lent et descendant permet de figurer la chute ou la douleur, comme je l'expliquais ici chez Bach. Mais dans Tristan, le mouvement est ascendant, c'est bien de désir qu'il s'agit, le désir qui ne cesse de monter. Le désir élève, il nous fait vivre (mouvement ascendant), comme il nous fait souffrir et nous consume (chromatisme). Le désir n'est pas qu'appétit de vie, il est aussi aspiration à la mort (se fondre dans la nuit pour en finir avec les tourments, le souhait de Tristan).

 

Cette dualité du désir, nul ne pouvait mieux la saisir et l'illustrer que Wagner à cette période de son existence (les années 1850, il commence à écrire le livret de Tristan en 1854, et la musique en 1857, pour terminer l'oeuvre deux ans plus tard). Wagner, personnage romantique s'il en est, exalté, révolutionnaire, et qui vivait à ce moment ce qu'il exprimait dans Tristan. Recherché par la police, en fuite et en exil après sa participation aux insurrections de 1848, sa femme et lui sont hébergés par un riche commerçant... avec l'épouse duquel il aura une relation pendant plusieurs années (Mathilde Wesendonck). Mais dans le même temps, Wagner découvre la philosophie de Schopenhauer, qui aura sur lui une influence considérable, et va le conduire à se passionner aussi pour le bouddhisme. Des pensées qui rejettent le désir, qui le considèrent comme un poison (le philtre d'amour, décrit ainsi par Tristan lors du III° acte), une émanation de l'ego qui nous détourne de l'harmonie du monde. Ce désir qui se nourrit de nous, qui nous rend perpétuellement insatisfaits ; une fois l'objet du désir acquis, c'est un autre désir qui naît. Ce désir qui nous ronge et nous affaiblit, comme Wagner affaiblit la tonalité d'une manière inédite dans Tristan. La dualité entre l'apologie romantique du désir et son rejet par la philosophie de Schopenhauer et les philosophies orientales font de Tristan une oeuvre aussi lyrique et passionnée que sombre et tourmentée. Eloge de la passion amoureuse, ou expression du renoncement schopenhauerien ? Les commentateurs de l'oeuvre ont souvent bataillé pour défendre l'une ou l'autre de ces interprétations, mais les deux coexistent bien dans Tristan. La résolution de ce tiraillement, qui est celui de Wagner comme de son héros, est aussi longue et ambiguë que peuvent l'être, à leur niveau, les résolutions d'accords dans l'oeuvre... C'est là aussi tout le génie de Wagner, ses audaces et innovations ont révolutionné la musique, et pourtant, elles ne sont pas de "l'expérimentation pour l'expérimentation", elles se justifient par le sens de l'oeuvre... si les résolutions d'accords tardent tant, ou sont si inhabituelles, c'est bien parce que la musique est à l'image du désir insatiable qu'il veut illustrer. 

 

Pourtant, à la toute fin de l'opéra, Wagner parvient à trouver une résolution à ces deux conceptions du désir, une résolution par la transcendance. L'amour sublimé dans la mort, et la mort comme seule fin possible à cette passion dévorante. Tristan et Isolde n'est pas un conte de fées, pas de "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants", impossible d'imaginer Tristan et Isolde couler des jours heureux avec trois enfants, un chien, un jardin et une maison, quand bien même on leur offrirait un royaume. Ce qu'ils aiment, ce n'est pas l'autre, c'est l'amour et la passion. Contrairement à la plupart des tragédies amoureuses qui précédaient celle de Wagner (et même à la légende originale), ce n'est pas un événement extérieur qui cause leur mort, ce n'est pas la jalousie d'un tiers, ce n'est pas le conciliant roi Marke (époux d'Isolde et père adoptif de Tristan), ce ne sont pas les conventions et règles sociales contre lesquelles ils se dressent ni une question d'honneur... c'est, à l'intérieur d'eux, ce désir insatiable qui les consume, cette passion extrême. Seul le néant pourra mettre fin à leur souffrance...

 

Les premières mesures contiennent, en germe, tout le sens de l'oeuvre... et même, d'une certaine manière, la base des nouvelles esthétiques qui succèderont au romantisme. Le chromatisme omniprésent et l'affaiblissement de la tonalité conduiront à l'atonalité, au dodécaphonisme et au sérialisme de Schönberg, et l'accord de Tristan est déjà un accord "vague" comme le seront quelques décennies plus tard les accords de la musique "impressionniste" de Debussy (des accords dont la couleur compte plus que la fonction tonale, on en trouvera aussi chez Schönberg, notamment en 1909 dans Farben - couleurs - des 5 Pièces pour Orchestre Op. 16).  

   

 

Lorsqu'on n'est pas habitué à la musique classique, les opéras de Wagner ne sont pas la porte d'entrée la plus facile. Opéras interminables, longs monologues, chant en allemand, recherche d'une "mélodie infinie" plutôt que succession d'airs ainsi que tempos souvent très lents ont de quoi décourager les plus motivés. Pour découvrir Wagner, mieux vaut commencer par ses ouvertures et préludes d'opéras, qui restent assez accessibles sans pour autant être de la musique "facile", loin de là. Celui de Tristan est sans doute le plus fascinant, rarement (pour ne pas dire jamais) musique n'aura été auparavant aussi hypnotique, voluptueuse, envoûtante et passionnée. Donc vous pouvez y aller les yeux fermés. Que dis-je, vous "devez" y aller les yeux fermés. Un chef-d'oeuvre pareil, ça se respecte et ça se mérite, pas question de l'écouter en surfant sur le web, il faut s'y abandonner totalement pour goûter à ses incroyables subtilités harmoniques et orchestrales et se laisser submerger par ses vagues d'émotions et de sensualité... 

 

 

 

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