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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 22:08

koba.jpgMartin Amis – Koba la Terreur

(Editions de l'Oeuvre, 2009)

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout le monde sait que Staline était un tyran de la pire espèce, tout le monde a entendu parler de l’horreur des Goulags, tout le monde sait que le régime communiste de l’ex-URSS  a été terrible… tout le monde le sait, à moins d’avoir été élevé dans une famille de communistes « purs et durs »,

Tout le monde le sait, mais au hit-parade des dictatures ayant érigé au XX° la monstruosité en système, Hitler et le nazisme trônent toujours nettement en tête. La faute, en partie à des intellectuels de gauche occidentaux peu éclairés qui ont longtemps défendu le communiste soviétique ou minimisé sa cruauté. Parmi ces intellectuels, Kingsley Amis, le père du romancier Martin Amis. Comme s’il lui fallait expier cette faute paternelle, Martin Amis a effectué un vrai travail d’historien pour rendre compte de ce qu’a été vraiment l’horreur du régime soviétique. Et le but est largement atteint. Un livre indispensable, pour comprendre pourquoi Staline ne mérite pas plus qu’Hitler de complaisance… ce dont, malheureusement, il bénéficie toujours.

Imaginez que sur ce blog, je vous dise que je suis un nostalgique du III° Reich et que j’ai une fascination certaine pour Hitler. Vous me traiteriez de tous les noms, ne reviendriez plus par ici, et vous auriez entièrement raison.

Imaginez maintenant que je vous dise que j’ai une certaine admiration pour le communisme soviétique et Staline… vous me prendriez pour un type légèrement allumé, un communiste trop dur et radical, ça vous choquerait sans doute, mais beaucoup moins que de la sympathie pour Hitler. Et ça, ce n’est pas vraiment normal…

En 2011, il serait temps qu’on mette Hitler et Staline, le nazisme et le bolchévisme au même niveau, que le « point Godwin » ne concerne pas que le premier : « Même en ajoutant toutes les pertes de la Seconde Guerre mondiale (entre quarante et cinquante millions) aux pertes de l’Holocauste (environ six millions), on atteint un chiffre que le bolchévisme peut sérieusement concurrencer » (P. 110)

Il ne s’agit pas que de « compter les morts » pour décréter quel régime fût le plus monstrueux, mais aussi d’étudier le système, les conditions de vie. Et la vie sous Staline, c’était l’Enfer. Avec un grand E. A quoi ressemblait l’existence d’un citoyen lambda à l’époque ?

Difficile de dormir, avec la police qui vient arrêter chaque nuit des individus dans votre quartier, et avec cette question angoissante : « A quand mon tour ? » Chaque matin, vous partez au travail en disant au revoir à votre femme et vos enfants comme si c’était la dernière fois. Coupable ou innocent, peu importe, la police politique ne s’arrête pas à ce genre de détail. Vous avez applaudi moins de 5 minutes à un discours de Staline diffusé à la radio, votre tête ne revient pas à un de vos collègues de travail, une embrouille avec un voisin ? Il n’en fallait pas plus qu’on vous dénonce comme « traître à la partie », « ennemi du peuple » etc. Direction le commissariat. Là, vous n’avez pas le choix, si vous voulez ressortir vivant de l’interrogatoire, faut avouer. Puis vous vous retrouvez en prison avec 100 compagnons dans une cellule prévue pour 20. Mais ça, c’est pour les plus chanceux, vous pouvez tout aussi bien être exécuté, déporté (pour peu que vous apparteniez à une caste ou une ethnie qui ne plaît pas à Staline et au régime) et vous retrouver dans un Goulag en Sibérie à -50°. Trois mois de travail acharné dans des conditions terribles, puis vous crevez plus ou moins rapidement de faim, de froid, de misère et de maladie…

La grande famine de 1932-1933 doit ses 4 à 10 millions de mort à l’entêtement de Staline dans l’absurdité de son système de collectivisation. Scène de la vie quotidienne : des citoyens qui se jettent sur la première poubelle venue, et y restent accrochés malgré les coups de matraques des policiers. De toute façon, il n’y avait pas de famine, puisque si vous osiez simplement prononcer le mot « famine », c’était la peine de mort. Un Etat qui ment sur tous les sujets à ses citoyens, et des citoyens passibles de la peine de mort pour oser dire la vérité de leurs souffrances. Ou tout juste prononcer le seul mot qui s’impose…  

Staline a privé son peuple de tout. De nourriture, de liberté d’expression, de réflexion, de religion, de sécurité, de dignité, d’humanité... L’Enfer avec un grand E, comme dans Egalité. A sa façon, Staline a réalisé le rêve communiste égalitaire : tous (ou presque) égaux devant la Terreur.

« Le Goulag continua de s’étendre jusqu’à ce qu’il paraisse sur le point d’imploser. La Terreur se poursuivit jusqu’à ce que même les prisons temporaires, les écoles et les églises soient toutes pleines et que les tribunaux siègent vingt-quatre heures par jour. 5% de la population avait alors été arrêtée à titre d’ennemi du peuple ou de criminel apparenté. On dit souvent qu’il n’y eut pas une seule famille, dans tout le pays, qui n’ait été touchée par la Terreur. Si tel est le cas, les membres de toutes ces familles furent aussi condamnés : en tant que membre de la famille d’un ennemi du peuple. En 1939, peut-on penser à bon droit, tout le peuple russe était un ennemi du peuple. » (P. 226)

Les démographes du régime ne donnent pas le chiffre attendu par Staline ? On les fusille. Un gamin de 12 ans se fait violer par un commissaire lors d’un interrogatoire et s’en plaint ? On le fusille (le gamin, bien sûr, pas le commissaire). Hommes, femmes ou enfants, tous égaux face à la terreur. Des gamins encouragés à dénoncer leurs parents, un enfant de 10 ans interrogé toute une nuit et qui finalement « avoue » qu’il fait partie d’un complot fasciste depuis ses 7 ans etc. On en rirait presque tant c’est absurde et inhumain. Chose qu’on ne pourrait dire à propos du nazisme, alors qu’au final, le résultat est le même : des millions de mort dus à un tyran psychopathe et un régime d’une cruauté incomparable.

Loin de moi l’idée de nuancer l’horreur nazie ou de dire que le stalinisme a été pire. Car à ce niveau de monstruosité, il n’y a pas de concurrence qui tienne. Pas de concurrence, de nuance, d’excuse, de complaisance possibles pour l’un comme pour l’autre. L’idéologie nazie est intrinsèquement plus détestable que l’idéologie communiste ? Certes. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. Massacrer froidement des millions d’innocents au nom de préjugés racistes ne me semble pas plus abject que de massacrer froidement des millions d’innocents pour tout un tas d’autres raisons (dont les préjugés racistes, qui n’étaient pas absents du régime stalinien). Il faudra qu’on m’explique en quoi buter des gamins au nom du communisme est plus acceptable que de buter des gamins au nom du fascisme…

Il serait trop facile d’imputer à Staline toutes les horreurs du bolchévisme, de le considérer comme un « tyran » à moitié (ou totalement) fou… Martin Amis, à raison, montre bien que Lénine et Trotski ont créé le terrain idéal pour un Staline. Le système, la théorie, les institutions, la violence, les exécutions, tout était bien en place pour permettre à Staline de terroriser et massacrer son peuple :

« (Lénine et Trotski) n’ont pas seulement précédé Staline, ils ont créé pour son usage un Etat policier en parfait ordre de fonctionnement. Et ils lui ont montré une chose remarquable : qu’il était possible de gouverner un pays en tuant la liberté, en multipliant les mensonges et en déchaînant la violence, tout en restant pleinement assuré de son bon droit. » (P. 311)

Hitler et Staline, même combat. Culte de la personnalité qui prend des proportions démentielles, interdiction de penser en-dehors du système, climat de peur, paranoïa et dénonciations, extermination par l’état de millions d’individus. Match nul, c’est peu de le dire. 0 à 0. Ou dizaines de millions de morts vs dizaines de millions de morts. La peste et le choléra…

La « concurrence victimaire » est une absurdité. Surtout à telle échelle. Décréter que l’un ou l’autre du régime nazi ou stalinien a été le plus monstrueux, c’est indécent. Une insulte à la mémoire des dizaines de millions de victimes innocentes du bolchévisme. Torturées, déshumanisées, parquées comme des bêtes, crevant de froid en Sibérie, exécutées pour un oui ou pour un non. Tout ça parce qu’il y avait des « quotas » élevés de traîtres à débusquer. Et des quotas que devaient remplir les membres des institutions policières, militaires et judiciaires, sous peine d’être eux-mêmes envoyés au Goulag. On purgeait à tout-va, et jamais une armée n’a perdu autant d’officiers en temps de guerre que l’armée Russe en temps de paix. On dénonce pour ne pas être dénoncé, on tue pour ne pas être tué.

Bolchévisme et fascisme, un enfer pour les humanistes, un paradis pour les pires crapules :

« Hommage doit être à présent rendu à la plus prodigieuse des dénonciatrices, la grande Nikolaenko, ce fléau de Kiev, cette harpie incroyable que Staline en personne distingua pour la couvrir d’éloges : « simple citoyenne des couches inférieures de la société », elle n’en était pas moins une « héroïne ». A Kiev, les trottoirs se vidaient quand elle sortait de chez elle et les salles étaient prises d’une crainte mortelle en sa présence. » (P. 183)

Il aura fallu attendre qu’elle dénonce Khrouchtchev en personne pour que Staline réalise qu’elle était folle. Entre temps, elle aura « contribué au massacre d’environ huit mille personnes ». Tout un symbole. De l’absurdité, de la folie, de la barbarie, de la bêtise, de la monstruosité du régime communiste soviétique.

A ceux qui pensent que le régime nazi n’a pas d’équivalent dans l’horreur, on conseillait auparavant de lire L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. On leur conseillera aussi maintenant Koba la Terreur de Martin Amis…

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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 18:31

Ecrite par Eden Abhez en 1947, Nature Boy est sans nul doute une des plus belles chansons du XX° siècle. Elle est rapidement devenue un standard du jazz, les plus grands artistes ont fait leur « Nature Boy » : de Nat King Cole à Abbey Lincoln en passant par Miles Davis, Sinatra, Coltrane, Stan Getz, Art Pepper, Caetano Veloso, Marvin Gaye, Ella Fitzgerald ou James Brown pour n’en citer que quelques-uns.

Pour le (re-)découvrir, je vous conseille la célèbre version de Nat King Cole :

 

 

 

 

Le pouvoir de séduction de Nature Boy est tel que vous pouvez l’écouter et la réécouter sans lassitude, avec toujours autant de plaisir, l’occasion de vous proposer dans la foulée plusieurs versions qui valent le détour :

 

- Une première playlist dans laquelle vous pourrez piocher, avec de grands noms du jazz et de la chanson. Trois illustres chanteuses : Ella Fitzgerald (accompagnée par Joe Pass), Sarah Vaughan et Abbey Lincoln, puis, en jazz instrumental, les non-moins illustres Miles Davis, John Coltrane, Art Pepper et Stan Getz, enfin, Sinatra, Peggy Lee, Caetano Veloso, Marvin Gaye et James Brown :

 

 

 

Une version cubaine :

 

 

La version funky de George Benson :

 

 

 

Parmi les chanteurs de jazz actuels, Peter Cincotti, qui utilise le Fool on The Hill des Beatles comme intro :

 

   

Et une de mes favorites, celle d’Harry Connick Jr, qui mérite qu’on y jette une oreille rien que pour le remarquable travail d’orchestration :

 

 

Un modèle dans le genre, à faire écouter à tous ceux qui s’intéresseraient à l’orchestration de chansons…

 

 

Une curiosité, celle du groupe psychédélique Gandalf... enregistrée en 1967, sur leur unique album qui ne sortira qu’en 1969. Une version vraiment pas si mal, malgré le solo de guitare :

 

 

 

Mais venons-en à celle qui m’a décidé à écrire cet article… la version de Bowie et Massive Attack. A priori, il y a de quoi avoir des réserves… des musiciens pop ou rock qui reprennent des morceaux jazz, c’est rarement bon signe. Le jazz, lui, s’est très souvent emparé de chansons populaires, de chansons de comédies musicales pour les transcender, leur apporter finesse, swing et complexité. Le chemin inverse, par contre, a tout d’une régression… des morceaux jazz qui redeviennent de vulgaires chansonnettes. On perd la souplesse du swing et la richesse musicale, le carosse redevient citrouille, la princesse redevient grenouille. C’est la douloureuse impression que l’on a à chaque fois qu’un artiste de variétoche, en particulier, reprend un standard du jazz. Bowie et Massive Attack ne sont pas des artistes de variétoche, évidemment, mais ce ne sont pas des jazzmen pour autant.

 

Pire, ici, leur version de Nature Boy se trouve sur la BO de… Moulin Rouge ! Film kitchissime et pompeux comme pas deux (bon, j’avoue que je ne l’ai pas vu, mais les extraits sont suffisamment éloquents)…de quoi craindre qu’il n’y ait plus rien du charme, de la subtile mélancolie et de la délicatesse du Nature Boy que nous ont donné à entendre les jazzmen. Et pourtant, malgré tout cela, Bowie et Massive Attack parviennent à leur tour à transcender ce titre, et à en faire une grande version. Une version très éloignée de ce qui se faisait jusqu’alors, une musique froide et planante, mais une version qui fonctionne à merveille.

  

  

 

 

Pourquoi est-ce que cette version fonctionne ? Cela tient aux styles de Bowie et de Massive Attack. S’il y a bien un chanteur rock/pop capable de s’emparer d’un morceau jazz sans être ridicule, c’est Bowie. Non pas que sa musique et son chant soient « jazzy », mais, par certains côtés, ils tiennent plus du jazz que de la pop. A part la rythmicité, le swing, qu’est-ce qui différencie une mélodie pop « de base » d’une mélodie jazz ? La mélodie jazz sera plus alambiquée, sinueuse, intègrera plus facilement de grands sauts d’intervalles et des dissonances. Les mélodies typiques de chansons ont en général un ambitus (l’écart entre la note la plus basse et la plus haute) plus réduit, modulent moins, bref, sont plus simplistes. On trouve bien sûr quelques mélodies assez simples dans certains tubes de Bowie, mais il reste tout de même un des artistes pop/rock aux mélodies les plus riches et audacieuses.

C’est évident sur un morceau tel que A Small Plot of Land. Ce n’est pas du jazz, mais dans les dissonances de la mélodie, ça en a l’esprit.

 

Il n’est même pas besoin d’aller chercher dans ses morceaux les plus avant-gardistes. La plupart des chansons de Bowie ont une qualité mélodique nettement supérieure à la moyenne. Non pas pour leur efficacité ou leur séduction, ce qui reste plus compliqué à évaluer « objectivement », mais pour leur richesse (plus de notes, plus de dissonances, plus de grands écarts entre les notes). Pas étonnant qu’il soit aussi saxophoniste et se soit intéressé très jeune au jazz… Sur une mélodie comme celle de Nature Boy, il est donc comme un poisson dans l’eau.

 

Le style de Massive Attack est fait d’influences hip-hop, ambient, électro et cold-wave, pas d’influences jazz. Leur univers froid, paranoïaque est planant est presque à l’opposé du jazz, du moins de l’âge d’or du jazz au style chaleureux, physique, virtuose et terrien. Réorchestrer un standard jazz avec des sons électro pourrait passer aux oreilles des puristes pour de l’hérésie, les machines n’ayant pas cette souplesse de jeu qui fait tout le swing du jazz… Et si, depuis les années 90, des jazzmen ont utilisé l’électro (Molvaer, Wesseltoft, Truffaz etc…) c’est pour inventer un autre style de jazz. Mais ce pourquoi Massive Attack arrive ici à faire quelque chose d’intéressant, là où d’autres grands noms de l’électro se seraient sans doute plantés, c’est parce qu’ils jouent à merveille sur ce qu’ils maîtrisent à la perfection : la lenteur, le balancement hypnotique.

Un standard du jazz avec le groove entraînant de la soul, du funk ou du rap, on y perd en finesse. Il n’y a qu’à écouter la version de George Benson ci-dessus pour s’en convaincre. Avec une rythmique plus lente et très appuyée, de style dub, même problème. Par contre, avec Massive Attack (et en particulier le Massive Attack période Mezzanine), il y a un « terrain rythmique » nettement plus propice… La lenteur du tempo associée au caractère planant des sons apporte cette subtilité dont a besoin le jazz… On sent le balancement, mais on ne sent pas que ça, il n’est pas aussi imposant que dans le rap, la soul, le funk ou le dub.

Autre bel exercice d’équilibriste sur cette version de Nature Boy : arriver à faire passer la chanson de « jolie ballade délicate et mélancolique » à morceau « inquiétant et tétanisant »… sans perdre le côté délicat et mélancolique ! Il ne s’agit pas d’un simple exercice de style, comme pourrait le faire un musicien qui reprendrait tel tube mielleux et le transformerait en morceau violent et barré, mais d’ajouter une nouvelle dimension à cette chanson. Et qui mieux que Massive Attack pouvait allier froide noirceur et rêverie cotonneuse pour donner à Nature Boy cette nouvelle dimension sans le trahir.

 

Voilà donc pourquoi, à mon sens, cette version est tout simplement une des meilleures de Nature Boy. On se demande même comment elle a pu être mêlée à ce film pompier… mais au niveau de kitsch dans lequel se trouve Moulin Rouge, sans doute que n’importe quoi d’autre aurait pu s’intégrer.

 

Nature Boy a ainsi traversé les époques, les styles… et même bien plus qu’on l’imagine, puisqu’au fond, la base du thème de cette chanson se retrouve déjà, en 1887, dans le 2° mouvement du quartette pour piano n°2 en la majeur de Dvorak.

Certains pensent, à tort, que la musique classique et la musique populaire sont des univers qui ne se recoupent pas… mais ce 2° mouvement s’intitule « Dumka » (un type de chant et danse traditionnel ukrainien dont il s’inspire), puis ce thème de Dvorak est, en quelque sorte, devenu le Nature Boy que l’on connaît.

 

Dvorak – 2° mvt du Quintette pour piano n°2 en la M (op. 81)

 

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 23:02

 led-zep.jpgthe-who.jpg 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un chanteur blond et beau gosse… un guitariste sombre et ténébreux, cerveau du groupe… John, le bassiste effacé mais au jeu remarquable… un batteur « fou » et virtuose qui martèle sa batterie comme un malade, et décèdera à cause de ses problèmes d’alcool. Voilà un portrait qui pourrait être aussi bien celui de Led Zeppelin que des Who, deux des grands groupes de rock dont les similitudes sont parmi les plus frappantes.

 

Cette distribution des rôles au sein du groupe a été maintes fois copiées (surtout dans le hard), mais elle répond aussi à une certaine forme de « tendance naturelle » des musiciens. Evidemment caricaturale, vous trouverez, heureusement, de nombreux contre-exemples, mais elle n’en est pas moins prégnante.

 

Le chanteur, c’est celui qui est le plus dans un rapport de séduction. Celui sur lequel se focalisent les regards de la majorité du public, celui qui s’adresse directement à vous par sa voix, celui qui se met le plus à nu puisqu’il s’exprime sans passer par le filtre d’un instrument. Le guitariste, dans une formation guitare-basse-batterie, c’est celui qui a l’instrument le plus riche harmoniquement et mélodiquement, c’est naturellement celui qui est amené à composer la majorité des morceaux. Dans l’imagerie rock, c’est « le » musicien de la bande. Moins en vue que le chanteur qui attire tous les regards, il est pourtant celui qui tire les ficelles.

 

Le bassiste, c’est le type qui soutient tout le groupe, qui fait le lien entre la batterie et la guitare, mais celui que personne ne remarque. Une tâche assez ingrate. Si personne ne le remarque, c’est parce que la ligne de basse est d'ordinaire ce à quoi on prête le moins attention lorsqu’on écoute un morceau de rock (à moins d’être soi-même bassiste). Mis à part le funk (ou le funk-rock, comme celui des Red Hot à leurs débuts), il n’y a que très peu de genres musicaux où les lignes de basse captent l’attention plus que les parties des autres instruments. Pourquoi se mettre à la basse plutôt qu’à la guitare lorsqu’on veut se lancer dans le rock ? Flemme de jouer sur 6 cordes et de bosser les accords et suites d’accords, ou manque de talent, on met le moins bon guitariste de la bande derrière une basse… voilà ce qu’on imagine souvent à propos des bassistes rock. Ce n’est ni le meilleur, ni le plus motivé, ni le « leader naturel » au sein d’un groupe qui se forme. Mais dans le cas de Led Zep et des Who, même si le bassiste est bien le plus discret du groupe, il n’en est pas moins un instrumentiste d’exception (chez les Who, Entwistle était même à l’origine un meilleur musicien que Townshend). Autre grand point commun entre les Who et Led Zep, le bassiste avait sur scène et sur disque des moments où il pouvait se mettre en évidence, pas banal dans un groupe de rock des 60’s. 

 

Qui dit « faire de la musique », en occident, pense d’abord mélodies et harmonies. Alors préférer cogner sur une batterie, c’est… un peu particulier. D’où la célèbre blague de musiciens « Comment appelle-t-on un type quoi traîne avec des musiciens ? Un batteur » (elle existe aussi avec le bassiste). Forcément, le batteur n’apparaît pas comme le type le plus subtil de la bande, c’est rarement le poète ou le cerveau du groupe (même si l’on trouvera toujours des exceptions, tel Christian Vander dans Magma). Le batteur, c’est celui qui semble vivre le rock pour se défouler, pas pour exprimer quelque chose de très personnel. C’est celui qui amuse la galerie, le « bourrin » de la bande… et ce n’est pas totalement un hasard si deux des plus grands batteurs de l’histoire du rock, Keith Moon et John Bonham (lequel a d’ailleurs pris des cours de batterie avec Keith Moon à qui, selon la légende, on doit le nom Led Zeppelin), sont morts prématurément de leurs excès il y a une trentaine d’années alors que les autres membres des deux groupe sont restés en vie bien plus longtemps (ils le sont toujours, sauf Entwistle, décédé en 2002).  

 

Cette distribution des rôles au sein d’un groupe rock trouve une certaine légitimité en fonction de l’instrument pratiqué, et Led Zep et les Who sont sûrement ceux qui l’ont incarné au mieux. Ce qui les relie d’autant plus que la majorité des grands groupes rock de l’époque ne fonctionnaient pas de la même manière (Beatles, Doors, Velvet, Pink Floyd…)

Le plus marquant dans cette structuration des rôles, c’est l’opposition entre le chanteur et le guitariste. Ange et démon. Féminin et masculin. Parfait pour séduire et faire fantasmer la jeunesse. Un chanteur lumineux, flamboyant, aux boucles blondes et au petit côté féminin touchant et rassurant pour les jeunes filles de leur public, et un guitariste plus sombre et tourmenté, le leader de la bande, le chef d’orchestre du groupe qui dirige non pas à la baguette, mais derrière cet instrument éminemment phallique qu’est la guitare (Page va jusqu’à exhiber un double-manche… Townshend n’en avait pas besoin, son légendaire appendice nasal remplissait ce rôle symbolique), bref, celui auquel s’identifient les garçons. Ces clichés féminins et masculins se retrouvent aussi entre les deux autres membres du groupe, la section rythmique, avec la bassiste réservé, discret, au son de basse « rond », qui fait le lien entre tous, et le batteur exubérant, limite bestial, qui cogne comme un damné et fait étalage de sa force.

 

Les ressemblances entre les Who et Led Zep ne s’arrêtent pas là, on notera aussi :

 

-         La violence. Les Who se vantaient d’être le groupe qui jouait au volume le plus fort, et avaient comme "marque de fabrique scénique" de casser leur matériel à la fin des concerts, Led Zeppelin est considéré comme le groupe pionnier qui a mené le rock vers le hard-rock.

-         Ambitions, lyrisme et respectabilité. Ce que les fans de rock reprochent fréquemment au prog, ils le pardonnent assez facilement à Led Zep et aux Who. Morceaux à rallonge, structures riches, emprunts à des genres musicaux divers et longs solos pour l’un, opéra-rock pour l’autre (pas un, mais deux), Led Zep et les Who ont, avant le rock progressif, montré une volonté de s’affranchir du côté « singles courts et efficaces » du rock pour se lancer dans des œuvres plus ambitieuses. Cela rejoint aussi un autre des grands points communs entre Led Zep et les Who : le lyrisme et la grandiloquence. Des morceaux puissants, qui emportent tout sur leur passage…       Mais s’ils ont été vite pardonnés, c’est parce qu’ils n’ont jamais laissé tomber l’intensité rock’n’roll dans leur musique. Led Zep a su garder son groove imparable, les Who leur urgence et leur sens des mélodies percutantes.

-         Les deux groupes se sont formés à Londres, et les musiciens les ont intégrés dans le même ordre. D’abord le guitariste et le bassiste, puis le chanteur, et le batteur pour finir.  

-         Led Zep et les Who ont aussi en commun une durée de vie relativement longue pour un groupe rock, au moins 10 ans sans changer de formation ni devenir pathétiques. Même si, bien entendu, leurs meilleures années ont été les 3-4 premières.

 

 

Led Zep et les Who, même combat ? Deux groupes clones ? Tous ceux qui les ont écouté savent pourtant que ce n’est pas le cas. Alors qu'est-ce qui les différencie vraiment ?

 

Pour faire simple et aller tout de suite à l’essentiel, la musique des Who est une musique de l’immédiateté, celle de Led Zep une musique du développement. Malgré les nombreuses similitudes entre les deux groupes, ils représentent deux conceptions très différentes de l’écriture musicale rock. Les Who, c’est la mélodie qui claque, directe, séduisante et spontanée, typique de la pop anglaise. Led Zep, c’est une musique qui se déploie, qui se comprend et s’écoute sur la longueur… que ce soit par la force hypnotique du blues et du groove, ou la richesse formelle de leurs nombreux morceaux de bravoure, loin du format typique de la chanson pop de 3 minutes. Même lorsque Led Zep trouve un riff simple et génial, parfait pour un single rock, ils ne peuvent s’empêcher d’y mettre au milieu deux minutes assez « expérimentales » et inattendues (Whole Lotta Love). Et à partir d’une mélodie et d’une suite d’arpèges particulièrement envoûtantes, ils ne se contentent pas de faire une agréable ballade, mais développent et se lancent dans un épique crescendo de 8 minutes qui vire au hard furieux (Stairway to Heaven, mille fois copié par la suite, jamais égalé). C’est l’inverse chez les Who. Même lorsqu’ils se lancent dans un opéra-rock, malgré quelques passages instrumentaux pour faire le lien entre les morceaux et quelques mélodies récurrentes, impossible de s’y tromper, il s’agit avant tout d’une suite de singles. L’intérêt de Tommy, ce n’est pas la construction musicale de l’ensemble, mais bien l’efficacité de ses morceaux, redoutables singles rock pour la plupart (The Acid Queen, I’m Free, Pinball Wizard et compagnie). S’il fallait, toutes proportions gardées, trouver un lien avec l’opéra classique, ce ne serait sûrement pas avec l’opéra wagnérien, mais avec l’opéra « à numéros » du XVIII°. Opéra où l’on passe d’un air à l’autre, ce qu’abolira Wagner qui cherchera à donner à l’opéra une dimension plus « organique », moins artificielle, avec un travail en profondeur sur le développement. Primauté de la mélodie chez Mozart, travail de développement, d’architecture et de cohérence organique chez Wagner… Même distinction que celle entre les Who et Led Zep.

 

Mozart et les Who vs Wagner et Led Zep… au niveau qu’est celui du rock, bien entendu, on ne mettra pas sur le même plan Tommy et Don Giovanni… à moins d’avoir assisté à tous les concerts des Who des années 60 et d’avoir les oreilles vraiment bousillées. De toute façon, nul besoin d’invoquer Mozart ou Wagner pour illustrer ce qui différencie la musique des Who et celle de Led Zep, il suffit de se pencher sur leur époque, et l’opposition mods – hippies. Les Who sont le groupe emblématique du mouvement « mods », et Led Zep arrive un peu plus tard, au moment où le mouvement hippie est à son apogée et supplante, en Angleterre, les mods.

 

Mods et hippies ont en commun une philosophie de vie hédoniste, mais ils l’expriment de manière totalement différente. Pour les mods, tout est dans l’apparence. Elégance vestimentaire, présentation impeccable, scooter customisé… les mods ne cherchent pas à changer le monde, ils veulent juste y briller. Des jeunes qui acceptent n’importe quel petit boulot, sans vision à long terme, sans stratégie de carrière, ce qui les intéresse, c’est d’avoir vite un peu de pognon, et de tout claquer en fringues, en scooter et en fêtes. Peu importe ce que tu es, ce qui compte, c’est ce que tu montres. Avoir l’air classe, avoir l’air cool. La forme plutôt que le fond. Si, en fin de compte, beaucoup de mods préféraient – parce que c’était plus cool – les musiciens noirs américains de jazz et de soul aux jeunes groupes anglais associés à leur mouvement, ce sont bien ces groupes anglais qui les représentaient au mieux. Les Who en tête… Car Tommy est à l’opéra classique ce que le mods est au dandy du XIX°.  L’opéra, pour les Who, n’est au fond qu’un costume classieux, mais en dessous, il n’y a que du rock brut, efficace et séduisant… et sous le costume élégant du mods, derrière son assurance, il n’y a pas – en général - de dandy philosophe, poète et fin lettré, juste un gamin qui cherche à s’affirmer d’une manière plutôt superficielle. Le rock très direct et punchy des Who sous l’habillage de l’opéra, c’est un peu comme le côté hédoniste, voire primaire et violent de certaines bandes de mods, malgré leurs tenues choisies avec soin…

La musique des Who est à la fois très nerveuse et très mélodieuse, la musique d’une jeunesse impatiente de briller, et trop impatiente pour attendre d’avoir « réussi dans la vie ». Une musique de singles qui accrochent instantanément l’auditeur par leurs mélodies pop agréables et leurs rythmiques tendues et puissantes. Bref, même lorsque les Who ont adopté le look hippie et sont passés par l’opéra-rock, l’essence de leur musique est toujours restée fidèle à l’esprit mods.

Pas surprenant que Nik Cohn, grand fan des Who dans les années 60, ait fini par délaisser le rock et se passionner pour le gangsta-rap… l’attitude des gangsta-rappers n'est pas si éloignée de celle des mods, une manière de s’approprier, sans légitimité (les uns parce qu’ils sont trop jeunes, les autres parce qu’ils sont trop… noirs), des codes et accessoires luxueux de l’élite, ils y ajoutent leur touche de fantaisie, et les arborent avec autant d’arrogance que de coolitude.

 

Les hippies, eux, font l’inverse. Tenue débraillée, cheveux longs, allure de vagabond, rejet du clinquant et de tout « signe extérieur de richesse ». L’important n’est pas ce que tu montres, seulement ce que tu es. Rejet des codes sociaux, des valeurs traditionnelles, du système dans son ensemble (politique, économique, familial). Rejet de la société de consommation, pas question de trimer dur pour quelques dollars de plus. Retour à la nature, fascination pour les cultures et modes de vie dits « primitifs », liberté à tout prix… une vision plus poétique, métaphysique et aventureuse du monde. Ce qui distingue fondamentalement les musiques des Who et de Led Zep, c’est exactement ce qui distingue mods et hippies dans leur rapport à la société. Les premiers cherchent à y briller, les seconds à la fuir et partir à l’aventure. Les morceaux de Led Zep sont ainsi de véritables « trips ». Malgré quelques efficaces brûlots rock’n’roll de moins de 4 minutes, Led Zep reste surtout célèbre pour ses longs morceaux. Dazed and Confused, Babe I’m Gonna Leave You, Stairway to Heaven, Since I’ve been loving you, The Rain Song, No Quarter, Kashmir, Achilles last Stand font tous plus de 6 minutes, et Jimmy Page retravaillait ses titres pour les jouer chaque fois différemment en concert, et les rallongeait encore avec de longues phases d’impros. Le public n’allait pas voir Led Zep pour entendre des singles accrocheurs, mais pour vivre une expérience, se laisser transporter, s’évader… une musique de l’évasion, qui refuse la plupart des codes et formats habituels de la pop, qui s’inspire d’éléments de musiques d’autres cultures, qui se réinvente et s’aventure dans des contrées inédites… une musique narcotique, par son groove et son étirement dans le temps. Les musiques des Who et Led Zep sont d’ailleurs parfaitement en phase avec l’effet des drogues des mouvements mods et hippies. Amphétamines pour les mods, herbe et psychotropes pour les hippies. Avec les Who comme bande-son idéale de la prise d’amphétamines, Led Zep pour celle d’herbe et de LSD. On en revient toujours à l’immédiateté et l’intensité d’un côté, l’évasion, la fuite et l’aventure de l’autre.

 

Les Who et Led Zep, parfaites incarnations des mouvements de leurs époques, sont-ils du coup démodés ? Vestiges d’autres temps, d’autres mœurs, à ranger dans un poussiéreux musée du rock ? Non, bien sûr. Car même si le revival 80’s est à la mode depuis un bon moment, les ombres de Led Zep et des Who continuent de planer sur le rock actuel. L’ombre des Who est évidente sur toute cette vague de jeunes groupes rock anglais depuis une dizaine d’années, des Libertines aux Arctic Monkeys, qui marient mélodies pop accrocheuses et rythmiques rock nerveuses… et celle de Led Zep se retrouve sur beaucoup des groupes marquants de la dernière décennie (Radiohead, Queens of the Stone Age, Black Mountains, The Raconteurs, Akron/Family, And You Will know us by the Trail of the dead). Deux modèles qui ne sont pas prêts d’être oubliés, puisque le rock continue encore et toujours de creuser ces deux mêmes voies…

 

Pour conclure, je pensais mettre deux vidéos qui montrent bien la ressemblance entre les deux groupes. Les Who des années 70, au look hippie et avec un Roger Daltrey aux longs cheveux blonds et frisés qui ressemble à s’y méprendre à Robert Plant… mais les photos en tête d'article sont suffisamment éloquentes, et il est tout de même plus intéressant d’en choisir deux qui illustrent vraiment la différence entre les Who et le mouvement mods d’un côté, Led Zep et le mouvement hippie de l’autre. Je ne suis pas allé chercher bien loin : mon morceau favori de chacun des deux groupes.

 

The Who – Substitute (vidéo de 1966)

 

 

 

 

Led Zeppelin – Dazed and Confused (vidéo de 1969)

 

 

 

Il y a quelque chose d'assez vertigineux dans le fait de passer d'une vidéo à l'autre, séparées seulement de 3 ans (et ce n'est pas seulement une question de couleur, mais de musique, de manière de s'exprimer et se présenter)... preuve en est, si besoin était, que l'évolution du rock dans ces années-là a été, comme celle de la société, particulièrement spectaculaire. Depuis, beaucoup moins...

 

A lire : 

 

L'article de Xavier (BlinkingLights) sur les batteurs, où Keith Moon a, évidemment, une place de choix.

La série d'articles, drôle et bien vue, de Guic sur "comment monter son groupe rock" et les rôles des différents musiciens... 

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