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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 22:39

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Deux films sur deux moments importants de l’histoire de l’Amérique, par deux réalisateurs connus pour leurs œuvres divertissantes et efficaces, mais qui, ici, n’hésitent pas à perdre en accessibilité et en intensité (Bigelow) ou en grandiloquence (Spielberg) pour traiter leur sujet de la manière la plus sérieuse possible. On connaît le patriotisme de l’Amérique et son goût pour le grand spectacle… mais cela ne l’a jamais empêchée de s’emparer de moments clés de son histoire pour en faire des films intelligents et beaucoup moins manichéens qu’on pourrait le penser, loin des clichés du film de propagande héroïque et pompeux.

Lincoln, un biopic ? Sûrement pas. Aucune scène touchante sur la jeunesse de Lincoln, et si l’on y retrouve quelques scènes fortes sur les relations entre Lincoln et sa femme ou ses fils, elles ne sont que secondaires, ce n’est véritablement pas ce qui semble intéresser ici Spielberg. Lincoln délaisse parfois sa famille, met de côté ses émotions et tait sa douleur pour se concentrer essentiellement sur son grand projet qu’est l’abolition de l’esclavage, et Spielberg, d’une certaine manière, fait de même, s’attardant beaucoup moins sur les scènes familiales que sur le processus qui a conduit à la fin de l’esclavage.

Lincoln, un film grandiloquent qui exalte ce grand moment de l’histoire de l’Amérique où l’on a (enfin) voté l’abolition de l’esclavage ? Un film traversé par un grand souffle patriotique, célébrant avec lyrisme le « héros » Lincoln ?  Non plus. Si l’on ressent (parfois un peu trop) l’admiration de Spielberg pour l’homme qu’était Lincoln, il n’hésite pas pour autant à s’attarder (parfois un peu trop aussi) sur ses petites magouilles pour arriver à ses fins. Là où l’on aurait attendu de grands discours enflammés et humanistes, de belles paroles sur la liberté, l’égalité, la fraternité… Spielberg nous montre surtout un véritable « homme politique ». Pas un visionnaire porté par de grandes idées et qui en oublie les petits jeux de pouvoir, bien au contraire. Lincoln cherche moins à convaincre par de nobles paroles que par de nombreuses tractations en « achetant » des votes. Un film beaucoup plus politique qu’idéaliste, ce qui pourrait en rebuter certains, et ce qui m’a plutôt agréablement surpris de la part de Spielberg.

Autre agréable surprise, bien plus encore que Lincoln : Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow.

Depuis que l’Amérique a découvert les mensonges de son administration qui ont mené à la guerre en Irak, difficile de faire des films de guerre manichéens avec de bons américains d’un côté, et des méchants de l’autre. Pourtant, sur la traque de Ben Laden, ils auraient légitimement pu tomber dans ce penchant « héroïque », car à moins d’anti-américanisme primaire ou de sympathies terroristes, je ne vois pas trop comment, face à Ben Laden et Al-Qaïda, on pourrait reprocher aux américains de se présenter comme les bons en guerre contre les mauvais. Là, ils avaient vraiment – comme avec les Nazis lors de la seconde guerre mondiale – un ennemi indéfendable et l’occasion de faire un grand film patriotique. On aurait pu imaginer une équipe d’agents charismatiques et attachants, mettant tout en œuvre pour retrouver Ben Laden, puis un groupe de soldats tout aussi charismatiques, prenant d’assaut la villa, avec le traditionnel héros qui portera la coup fatal à l’ennemi public N°1… Mais non, rien de tout ça. Bigelow s’intéresse peu aux « hommes et femmes » que sont les agents de la CIA, elle reste principalement focalisée sur son héroïne, aussi fascinante par sa détermination que froide et peu sociable. Là encore, le film est à l’image de son héroïne : pas de sentimentalisme, de sensiblerie ou de lyrisme, mais une certaine froideur, et une telle obsession des faits et de la mécanique qu’elle(s) – Bigelow comme son héroïne - délaisse(nt) un peu l’humain (ce qui rejoint là aussi Lincoln). Quant à la dernière partie sur l’intervention militaire, pas d’héroïsme et de gloriole non plus, mais un combat déséquilibré entre une vingtaine de soldats surentraînés et suréquipés face à des femmes et enfants en pleurs, et à 3 barbus à peine réveillés.

Là où l’on devrait féliciter Kathryn Bigelow d’avoir réussi, sur ce sujet, à faire un très bon film (comme l’était son précédent, l’excellent Démineurs), sans ne jamais tomber dans la grandiloquence et le manichéisme ( Zero Dark Thirty pourra même sembler un peu trop long et austère à ceux qui ne se passionnent pas pour cette histoire – autre point commun avec Lincoln), ça n’a pas loupé, il a fallu que le film fasse polémique et qu’on l’accuse de faire « l’apologie de la torture ». Tout comme j’ai défendu la série 24 sur cette question, ici, je ne vais pas manquer de le faire pour le film de Bigelow…

« Apologie de la torture »… Bigelow a même été comparée à Leni Riefenstahl (ce qui mérite déjà l’oscar du point godwin de l’année). Maintenant, il suffit que vous ne preniez pas un parti très clair contre tel ou tel phénomène pouvant choquer l’opinion dominante pour que l’on vous accuse d’en faire « l’apologie »… plutôt que de tourner 7 fois la langue dans leur bouche avant de s’exprimer, il faudrait que certains commencent déjà par saisir le sens des mots qu’ils emploient. Il n’y a aucune apologie de la torture dans Zero Dark Thirty. Tout juste une légère ambiguïté, laissant au spectateur la possibilité de se faire sa propre opinion. Il me semble pourtant que, dans une œuvre, laisser la porte ouverte aux interprétations diverses, ne pas surligner que tel acte est bon ou mauvais, moral ou pas, et ne pas faire de sermons, est plutôt une qualité. C’est la « jurisprudence Madame Bovary » (idem pour American Psycho de Bret Easton Ellis), on devrait avoir intégré, depuis le temps, qu’une œuvre n’est pas un cours de morale, et qu’elle a bien le droit de ne pas porter de jugement définitif sur les pratiques condamnables, choquantes ou immorales qu’elle présente. Si les indignations et condamnations morales des œuvres étaient plutôt traditionnellement réservées à la droite (enfin, dans les pays occidentaux, je ne parle pas des dictatures communistes), il me semble depuis un certain temps qu’elles sont de plus en plus fréquentes à gauche. Et, au fond, je les trouve plus acceptables à droite… parce qu’après tout, la droite est ici dans son rôle, c’est même devenu une forme de « jeu » entre les artistes et les ligues de vertus (aux EU, en particulier) ou moralistes de droite. Plus ces derniers sont choqués, plus les artistes en rajoutent… choquer le bourgeois, de droite. On pense évidemment aux stickers « explicit lyrics », imposées par les ligues réactionnaires aux EU sur les albums dont les textes peuvent être orduriers, violents, choquants… et que les musiciens, notamment de metal ou de rap, espèrent chaque fois obtenir, car ils savent que ça sera plus vendeur auprès de la jeunesse. Mais la gauche n’a pas d’excuse, elle qui, d’ordinaire, défend la liberté d’expression des artistes, et leur liberté à être transgressifs, choquants, amoraux… on aurait le droit d’être transgressif quand on choque le bourgeois de droite, pas quand on choque le bourgeois de gauche ? On ne devrait pas juger une œuvre sur des critères moraux ou idéologiques… sauf si elle est de droite ? (ce qui n’est d’ailleurs pas le cas de Zero Dark Thirty, qui n’est pas vraiment marquée idéologiquement… peut-être est-ce cela, d’ailleurs que lui reprochent les moralistes de gauche, ne pas être assez à gauche…)

Des ligues féministes avaient hurlé au scandale lorsqu’est paru American Psycho… parce que des femmes se faisaient violer et torturer sans que cela soit explicitement condamné dans le livre. L’exemple-même de polémique débile, le narrateur étant le psychopathe qui commet ces crimes, il n’allait tout de même pas chaque fois nous dire à quel point c’était mal. Aurait-il fallu que Bret Easton Ellis, lors de chaque meurtre, précise en note de bas de page : « Cher lecteur, je tiens à préciser que je ne cautionne absolument pas cet acte immonde. Torturer, violer et tuer, c’est mal. Très mal. » Ou que le seul psychopathe « acceptable », comme personnage principal d’une œuvre de fiction, ne tue pas de femmes innocentes, mais seulement d’horribles crapules ? Ca existe déjà, ça s’appelle Dexter… et ça suscite tout de même l’indignation et certaines « condamnations morales », de droite (pour la violence, le côté malsain, le héros psychopathe) comme de gauche (parce que la série légitimerait la peine de mort et le fait de se faire justice soi-même).

Pour revenir à Zero Dark Thirty, Kathryn Bigelow a beau avoir bien insisté lors de nombreux plans (peut-être même trop à mon goût) sur le visage de dégoût de l’héroïne face aux actes de torture, elle a beau ne pas nous montrer un « monstre » que le spectateur aurait pu accepter de voir torturé, ni un tortionnaire dont on justifierait les actes (par exemple l’héroïne qui lui dirait, sur une montée de violons «c’est dur, mais n’oublie pas tous les enfants que tu pourras sauver une fois que ce salopard aura fini par nous dire ce qu’il sait »)… ce n’est pas assez, elle aurait dû en faire encore plus pour nous montrer à quel point la torture, c’est mal. Ou alors, ne pas la montrer ? Mais si Bigelow ne l’avait pas fait, c’est là où elle aurait été critiquable, c’est là où l'on aurait pu l’accuser de faire de la propagande, en cachant que l’on a utilisé la torture pour débusquer les terroristes. Une œuvre a bien le droit, évidemment, d’être marquée à droite ou à gauche, de défendre les idées qu’elle veut… en revanche, les vraies œuvres de propagande sont critiquables, moins pour les idées qu’elles défendent que pour leur naïveté, leur grandiloquence, et leurs mensonges. Mais Zero Dark Thirty est tout sauf une œuvre de propagande. Ce qui est plutôt bon signe, c’est qu’elle ne racole ni à droite - puisqu’il ne s’agit absolument pas d’un grand film patriotique et lyrique avec des « héros américains charismatiques » - ni à gauche, parce que même si l’héroïne n’aime pas la torture… elle ne fait rien pour l’arrêter, et en attend des résultats pour avancer. Les scènes de torture de Zero Dark Thirty ne sont pas condamnables, elles sont, au contraire, parfaitement mises en scène. Comme dans 24, il n’y est pas question d’apologie, d'éloge de la torture, loin de là, mais plutôt de nous questionner sur les limites que l’on peut être prêt à franchir pour sauver des innocents menacés par le terrorisme…

Il faut toujours parier sur l’intelligence du public… car même s’il ne l’est pas, le simple fait d’éviter de lui imposer une morale toute faite et une idéologie bien sous tous rapports, c’est le pousser à la réflexion, ce qui, jusqu’à preuve du contraire, est toujours plutôt une bonne chose…

Enfin, pour terminer sur une note très personnelle et plus anecdotique… Zero Dark Thirty était le titre d’un de mes morceaux favoris de l’an dernier (par Aesop Rock), il sera assurément celui d’un de mes films préférés de 2013.

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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 23:37

Documentaire de Malik Bendjelloul

 

 

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Si Searching for Sugar Man se joue encore dans un cinéma près de chez vous, n'hésitez pas une seconde, précipitez-vous !

 

Oui, je sais, c'est un peu léger comme critique... mais je ne vois pas comment on pourrait être un amateur de folk, de rock, de musique en général, et ne pas être touché par cette incroyable histoire (vraie). Inutile, donc, de passer du temps à vous en pondre une critique argumentée et détaillée... d'autant plus que ce documentaire est encore plus marquant et poignant quand on ne connaît rien de cette histoire. Pas la peine non plus d'aller chercher des avis à droite et à gauche pour savoir si ça va vraiment vous plaire (prix spécial du jury et prix du public au festival de Sundance, et nommé aux Oscars 2013 dans la catégorie meilleur documentaire, histoire de vous rassurer un minimum sur sa qualité), Searching for Sugar Man ne peut vous laisser indifférent (ou alors c'est que la musique ne vous intéresse pas le moins du monde, et que vous êtes ainsi tombé sur ce blog par hasard).

 

Bref, courrez-y, vous me remercierez après (et vous remercierez Brimstone par la même occasion, qui me l'a fait découvrir dans le CDB).

 

  

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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 21:37

Vous n’avez peut-être jamais écouté de musique classique, étudié le latin ni eu d’éducation religieuse, il y a pourtant de fortes chances que « Dies Irae » vous dise quelque chose… Que ce soit via l’album live de Noir Désir du même nom, le court-métrage d’Alexandre Astier, Dies Irae, à l’origine de Kaamelott, le titre d’un sketch de Desproges… mais c’est bien entendu avant tout une séquence de la messe de Requiem. Le passage le plus « violent et apocalyptique » du Requiem, puisqu’il est question du jour du jugement dernier. Le texte est le suivant :

Dies iræ, dies illa,                       Jour de colère, que ce jour-là

Solvet sæclum in favílla,              Où le monde sera réduit en cendres,

Teste David cum Sibýlla !           Selon les oracles de David et de la Sibylle.

Quantus tremor est futúrus,         Quelle terreur nous saisira,

quando judex est ventúrus,         Quand le juge viendra

 cuncta stricte discussúrus !         Pour tout examiner avec rigueur !  

  (texte et traduction pris sur wikipedia, correction par Lou)

Tout un programme… et un programme qui ne manquera pas d'inspirer de très nombreux compositeurs. L’impression que donne le plus souvent le Dies irae au sein d’une messe de Requiem est assez curieuse ; imaginez un musicien, lors d’une cérémonie d’enterrement, jouant une musique de circonstance, grave, triste, solennelle… et subitement, emporté par la musique, oubliant le contexte, le chagrin des proches du défunt et toute forme de décence, il se met à marteler son instrument comme un damné pour en tirer une musique totalement apocalyptique… voilà, caricaturé, l’effet que produit le Dies Irae

 

A tout seigneur tout honneur, commençons par le plus célèbre des Requiem, celui de Mozart. Son superbe Dies Irae est d’une puissance rythmique qui n’a rien à envier à un Beethoven :

Le 2° Dies Irae à connaître impérativement est celui de Verdi… et vous le connaissez forcément, puisqu’il a été utilisé très régulièrement comme musique de bande-annonce ou de film. On le retrouve d’ailleurs dans le dernier Tarantino, Django Unchained, lors de la cavalcade du Ku Klux Klan. Un des grands « morceaux de bravoure » de la musique classique :

 

Mais mon Dies Irae préféré est sans doute celui de Dvorak (je suis un grand amateur de Dies irae, lorsque je découvrais le classique, j’ai dû m’en faire toute une K7…) Plutôt que d’utiliser à chaque fois le Dies Irae de Verdi comme illustration, on ferait bien de se tourner vers celui de Dvorak, ça changerait un peu, et il est tout aussi sombre, puissant et apocalyptique :

 

Je me faisais des K7 de Dies Irae dans ma jeunesse... je fais des playlist de Dies Irae sur mon blog près de 20 ans plus tard :

Le Dies Irae n’est pas présent dans toutes les messes de Requiem… Le texte du Dies Irae date du XI° siècle, mais il n’a été intégré aux Requiem qu’au début du XVI° siècle, dans la Messe des Morts d’Antoine Brumel. Le célèbre – et magnifique – Requiem de Fauré se veut plus apaisé que tourmenté, et n’utilise ainsi pas le Dies irae, pas plus que Brahms dont le Requiem est en Allemand et ne suit donc pas la liturgie catholique latine, ou Duruflé qui a composé un Requiem « à l’ancienne », influencé par le Moyen Age et la Renaissance, époques avant l’introduction du Dies Irae. Mais le Dies Irae, enfant trop turbulent (limite démoniaque) de la liturgie catholique, a été retiré des Messes en 1969…

 

Après avoir vu différentes musiques pour une même séquence de la messe de Requiem, passons à l’inverse, un même thème musical pour des œuvres très diverses. Il existe un Dies Irae « originel », un chant grégorien (du Moyen Age) qui a su parcourir les siècles et qui continue, encore maintenant, d’être régulièrement cité dans de nombreuses musiques.

Pour vous le mettre dans l’oreille, écoutez (plutôt deux fois qu’une), ses 40 premières secondes :

 

Les notes (pris sur wikipedia  :

The  

 

Ce thème musical a été réadapté par la suite dans plusieurs Requiem (mais pas ceux dont je parlais précédemment, qui ont leur propre Dies Irae), ou utilisé dans des motets. Mais c’est au XIXème siècle que le Dies Irae grégorien va trouver une deuxième jeunesse. Rien de plus normal, après tout, le Moyen Age et la Mort sont deux des grandes obsessions romantiques…

Sa plus célèbre apparition est sans doute dans le dernier mouvement, Songe d’une Nuit de Sabbat, de la Symphonie Fantastique (1830) de Berlioz. Le héros, sous opium (car oui, on n’a pas attendu le rock pour mêler drogue et musique), se retrouve hanté par les visions cauchemardesques d’un Sabbat, au son du Dies Irae grégorien qui apparaît à 3’16.

Pour repérer les Dies Irae cités dans les œuvres de la playlist suivante, il faut l’écouter sur grooveshark afin de pouvoir suivre mes indications avec le minutage :

[Edit : playlists disparues avec l'arrêt de grooveshark, j'en refais une sur spotify, avec toutes les citations du Dies Irae de cet article... les minutages précisés dans l'article ne sont plus forcément justes, puisqu'il ne s'agira pas toujours des mêmes interprétations, je les laisse à titre indicatif, et j'y reviendrai pour les modifier]

Avant les romantiques, Haydn a utilisé le Dies Irae dans une œuvre profane, sa Symphonie n°103 (premier mouvement).  Le début du thème du Dies Irae s’entend à 0’10 dans le grave, ou encore à 1’13 dans l’aigu.

 

Le Dies Irae grégorien chez les romantiques

Après Berlioz, plusieurs compositeurs vont intégrer le Dies Irae grégorien à des œuvres profanes :

Liszt- Danse Macabre (Totentanz) Paraphrase sur le Dies irae (1849) Sur un accompagnement au piano, l’orchestre joue le thème du Dies Irae dans les graves (il débute au bout de 5 secondes). C’est le thème principal de l’œuvre, et il revient donc, « paraphrasé » comme l’indique son sous-titre, de nombreuses fois.

Liszt – Csardas Macabre (1881). Le motif principal utilise les premières notes du Dies Irae.

Saint-Saëns – Danse Macabre (1874). Dies Irae en majeur et très facilement identifiable, de 2'41 à 3’07.

Saint-Saëns – Symphonie n°3 (1886), 4° mouvement. Le thème, à 0’33, est une variation du Dies Irae, autres variations à partir de 5'40.

Moussorgsky – Chants et danses des morts (1875). Les premières notes de piano, dans le grave.

Tchaikovsky – Symphonie Manfred (1885), 4° mouvement (à 16’50, et répété en boucle à partir de 17’32) et Suite n°3 pour orchestre, 4° mouvement, thème avec variations (à 5'11).

Brahms – Intermezzo OP. 118 n°6 en mi b Mineur (1893) Le thème est basé sur le Dies Irae

Gustav Mahler – Symphonie No. 2, « Résurrection » (1894), 1er mouvement (à 11’07, à 11’52) et 5° mouvement (dans le Ritardando, les premières notes du Dies Irae se retrouvent  à 0’48, 0’56, 1’07, 2’49, 2’57, 3’10, 3’18, 3’34, 3’46, 4’21, et Wieder sehr breit commence par ce motif)

 

Le Dies Irae au XX° siècle

Le Moyen Age n’exerce plus la même fascination sur les artistes du XX° que sur les romantiques. Et pourtant, le Dies Irae continue d’être régulièrement cité… Plusieurs raisons à cela :

Tout d’abord, il reste encore quelques post-romantiques, tel Rachmaninov. Si, au XIX°, on était fasciné par le côté fantastique et mystérieux du Moyen Age (cf. Berlioz et Liszt), on s’intéresse au XX° plus « sérieusement » qu’auparavant aux musiques anciennes (de la Renaissance et du Moyen Age), et on cultive le goût de la citation (post-modernisme). Ensuite, le Dies Irae a cette connotation morbide qui ne manquera pas de trouver écho dans les musiques sombres et dissonantes du XX°, et dans ce siècle violent où les guerres deviennent mondiales… voir par exemple le Dies Irae « Auschwitz oratorio » de Penderecki. Et, dernier élément à prendre en considération, certains compositeurs - notamment des pays de l’Est - sont croyants et attachés à la liturgie…

Quelques exemples (toujours dans la même playlist)

Rachmaninov – Symphonie n°1 (1895), 1er mouvement (Le thème principal est dérivé du Dies Irae, que l’on reconnaît plus particulièrement à 50’’, à 1’35, à 6’56, 12’43 etc.)

Rachaminov – Symphonic Dances (1940), Lento Assai – Allegro (citation du Dies Irae par exemple à 2’23, et à partir de 4’12)

Rachmaninov – Rhapsodie sur un thème de Paganini (1934) Pendant toute la variation VII, au piano.

Encore chez Rachmaninov, plusieurs réminiscences du Dies Irae dans une de mes œuvres de chevet, L’Ile des Morts (1909), notamment à partir de 6'20, et, surtout, les premières notes du Dies Irae répétées de 14'03 à 16'30 (et il est assez net, dans le grave, à 17'55)

Chez Rachmaninov, le Dies irae tourne à l’obsession, on le retrouve cité aussi dans le 4° Concerto pour Piano (3° mouvement), ses 2° et 3° symphonies, et dans The Bells.

Igor Stravinsky, 3 pièces pour quatuor à cordes. N° 3 : Cantique (1914) (Le thème principal, qui arrive à 0’10)

Eugène Ysaye – Sonate pour violon n°2 en La mineur (1923) Tout le premier mouvement, Obsession, est construit sur le thème du Dies Irae.

Nikolaï Medtner, Quintette pour piano et cordes (1949) 1er mouvement (notamment à 0’11 et à 2’22, mais il revient assez régulièrement)

Khatchaturian – Symphonie n°2 (1943).  Andante Sostenuto (vaguement à 3’37, plus évident de 6’03 à 7’03, et repris de 7’57 à 9’25, puis encore à 9’53 et à 10’20)

Shostakovitch – Symphonie n°14. 1. De profundis (le thème de départ, aux violons, est inspiré du Dies Irae), et 10. La Mort du Poète

George Crumb – Black Angels (premier mouvement, à 4’53 et 5’03)

 

Chansons :

Stephen Sondheim - The Ballad of Sweeney Todd (Comme les oeuvres précédentes, les chansons qui suivent - et les BO - sont dans la playlist) 

Jacques Brel – La Mort. Si vous n’êtes pas amateur de classique et voulez tout de même pouvoir identifier ce thème et bien vous le mettre dans l’oreille, vous pouvez vous fier à ce morceau de Brel qui utilise le Dies Irae grégorien comme thème de base de sa chanson.

Scott Walker a repris cette chanson de Brel, devenu « My death », où il s’éloigne un peu plus que Brel du Dies Irae

HF Thiéfaine – Le 22 Mai (thème du Dies Irae très présent, en particulier au début)

The Melvins - Dies Iraea (merci à Fabien W. Furter de me l'avoir indiqué, dans les commentaires) 

Paraît qu’on le retrouve aussi chez Sardou… vous m’excuserez de ne pas l’avoir cherché ni mis dans la playlist, pas plus que je ne l'ai fait pour bon nombre de groupes metal qui ont forcément dû l’utiliser…

Cinéma :

Bien entendu, un thème musical aussi connoté que le Dies Irae grégorien n’a pas manqué d’être employé régulièrement au cinéma. Quelques exemples :

Chez Kubrick, ce qui n’étonnera personne, dans Orange Mécanique et The Shining. Le Dies Irae grégorien est même le thème principal de Shining, et s’entend dès la scène d’ouverture :

 

Le Septième Sceau de Bergman (à écouter ici avec des images du film) 

Jour de Colère de Carl Theodor Dreyer (BO de Poul Schierbeck) : On entend une réadaptation du Dies Irae grégorien dès le générique… rien de plus normal puisque, si vous avez bien tout suivi depuis le début, « Dies Irae » signifie « Jour de Colère » : 

 

Certains l’aiment Chaud de Billy Wilder (BO de Adolph Deutsch)

I Confess (La Loi du Silence) Hitchcock, musique de Dimitri Tiomkin. Un meurtre, un prêtre... il n'en fallait pas plus pour que résonne, dès les premières scènes, le thème du Dies Irae.

L’Obsédé (The Collector) de William Wyler (BO de Maurice Jarre)

Les Diables (The Devils) de Ken Russell (BO de Peter Maxwell Davies et de David Munrow)

Le jardin du diable d’Henry Hathaway (BO de Bernard Herrmann), sur youtube (II. The Church, thème facilement identifiable)

Obsession de Brian de Palma (BO de Bernard Herrmann)

It's a Wonderfull Life, BO de Dimitri Tiomkin : Pottersville Cemetery (à partir de 5’15, facile à identifier)

Rencontres du 3ème type, de Steven Spielberg (BO de John Williams) Un des thèmes principaux du film, on le retrouve, par exemple, dans Main Title & Mountain Visions, à 1’06, 1’33, et plus encore de 2’01 à 3’00)

Poltergeist (BO de  Jerry Goldsmith) Escape from Suburbia, à 1’15

Les nuits avec mon ennemi, de Joseph Ruben (BO de Jerry Goldsmith)

Le Bazar de l'Epouvante, de Fraser C. Heston

Un espion de trop (Telefon) de Don Siegel (BO de Lalo Schifrin)

The Murders in the Rue Morgue (BO de Charles Gross)

Star Wars - L’Attaque des Clones (The Tusken Camp, à 5’15 - avec quelques légères bribes durant le morceau) et La Revanche des Sith (Anakin’s Betrayal, surtout à partir de 1’40, mais on retrouve régulièrement les premières notes du Dies Irae dans ce morceau) (BO de John Williams)

Michel Strogoff - Les Funérailles (BO de Vladimir Cosma)

Demolition Man (BO d'Elliot Goldenthal). Là, au moins, j'ai pas dû me taper toute la BO pour trouver l'endroit où est cité le Dies Irae, puisque le premier morceau s'intitule "Dies Irae" (et le thème arrive au bout de 22 secondes) 

Une curiosité, un « Dies irae Psychédélique » du grand Ennio Morricone, pour le film Escalation (1968). Un Dies Irae à la fois assez fidèle au Dies Irae grégorien... et assez psyché :  

 

 

Morricone a composé un autre Dies Irae (mais qui n'est pas basé sur le chant grégorien, je l'ai ainsi mis dans la première playlist), pour le film « Le temps du Destin » de 1988.

Le Dies Irae grégorien a été relevé dans de nombreuses autres œuvres (je les liste sans vous les faire écouter, car soit elles ne sont pas disponibles sur grooveshark ou youtube, soit je n’ai pas été totalement convaincu par le fait qu’elles citent le Dies Irae)

Charles-Valentin Alkan – Souvenirs: Trois morceaux dans le genre pathétique, Op. 15 (No. 3: Morte)

Ernest Bloch – Suite Symphonique

Michael Daugherty – Metropolis Symphony 5th movement, "Red Cape Tango"; Dead Elvis (1993) for bassoon and chamber ensemble.

Luigi Dallapiccola - Canti di prigionia

Diamanda Galás – Masque Of The Red Death: Part I – The Divine Punishment

Donald Grantham – Baron Cimetiére's Mambo

Charles Gounod – Faust opera, act IV

Gustav Holst – The Planets, movement 5, "Saturn, the Bringer of Old Age"

Arthur Honegger – La Danse des Morts, H. 131

Nikolai Myaskovsky – Symphony No. 6, Op. 23

Respighi, Impressioni brasiliane. N° 2 : Butantan (1927)

Bernd Alois Zimmermann – Prélude de son opéra Die Soldaten (1957-1965)

Reynaldo Hahn – Mélodie n°1, Trois Jours de Vendange

Frank Martin - La Nique à Satan, oeuvre scénique pour solistes, choeur et orchestre

Pierre Henry – Une Tour de Babel (1999) 

 

Je me suis basé en partie sur les listes disponibles sur wikipedia ou chez Nikkojazz pour référencer toutes ces citations (relativement) connues du Dies Irae. Et j’apporte aussi ma petite pierre à l’édifice, il y a au moins 3 musiques de films dans lesquelles j’ai reconnu par le passé le Dies Irae grégorien, mais il ne me semble pas que d’autres les aient remarquées et listées :

Old Souls (BO Inception) – Hans Zimmer 

Une évocation du Dies Irae grégorien parcourt toute la pièce, et s’entend plus distinctement de 6’08 à la fin. Hans Zimmer aime le Dies irae, puisqu’on le retrouve, semble-t-il (j’ai vu ça sur un site… diesirae.com) dans les BO, que je ne connais pas, de The Road to El Dorado, Crimson Tide, et même celle du Roi Lion

Danny Elfmann – Making Christmas (Nightmare before Christmas de Tim Burton) Le thème principal utilise les premières notes du Dies Irae. D’une certaine manière, le texte Making Christmas sur une citation musicale du Dies Irae nous signifie clairement, dès les toutes premières secondes, qu’il s’agira de « préparer Noël sur le thème de la Mort » : 

Sweeney Todd – Opening title

 

The Ballad of Sweeney Todd est référencé comme citant le Dies irae, pourtant, la citation me semble encore plus évidente dans le morceau d’ouverture, à 1’41.

 

Parmi les nombreuses raisons qui peuvent expliquer la fascination qu’exerce toujours ce thème musical sur les compositeurs, il y a entre autre le fait que l’on ne connaisse pas son créateur. Un thème anonyme, qui n’appartient à personne… et donc appartient à tout le monde. On aurait pu imaginer que le génial Dies Irae de Mozart devienne la référence, et éclipse ce vieux thème grégorien… mais si l’on cite dans une œuvre le Dies irae de Mozart, c’est autant Mozart que le Dies Irae que l’on cite. Un peu comme la différence qui existe entre citer un proverbe « anonyme », qui appartient à tous et que l’on fait sien, ou une phrase d’un auteur célèbre, qui reste « la » phrase de tel auteur, l’expression de sa pensée. Le fait que l’on ne connaisse pas l’auteur du Dies Irae grégorien participe aussi de sa magie et de son mystère, un thème sombre qui nous vient des profondeurs de l’histoire, qui n’est pas « le thème de tel compositeur », mais tout simplement « le thème de la mort » (ou du jugement dernier).

Je me doute bien que peu parmi les lecteurs iront écouter toute la playlist en vérifiant le minutage pour entendre toutes les citations musicales du Dies Irae… ce n’est pas le but, tout cela est avant tout une « base de données » qui permettra à ceux qui s’intéressent à la question de repérer facilement et rapidement toutes ces occurrences du Dies Irae. J’ai fait une dernière playlist, beaucoup plus courte, avec le Dies Irae grégorien suivi des œuvres qui le citent d’une manière très marquée, afin de bien l’avoir dans l’oreille et le repérer facilement :

 

 

Musique classique, chansons, films… il existe tant d’œuvres qui citent le Dies Irae grégorien qu’il fait partie de notre culture commune ; vous ne pouvez y couper, il faut pouvoir le reconnaître. Et la culture, contrairement à ce que laisse à penser ce vieux cliché tenace, ce n’est pas fait pour briller dans des soirées mondaines (avec blind-test spécial Dies Irae), c’est de la communication, un langage qui nous permet de mieux comprendre l’art et nos semblables… la mélodie du Dies irae est un signifiant important, vous pouvez certes apprécier un film ou une musique sans reconnaître le thème du Dies Irae qui y ferait subitement une apparition, mais c’est une part de l’œuvre et de son sens, qui pourra vous échapper… La culture, dans ce cas précis, ce n’est pas de connaître par cœur le nom de toutes les œuvres qui utilisent le Dies Irae grégorien, mais c’est de savoir à quoi il fait référence, et d’avoir en tête cet incontournable thème musical afin, tout simplement, de mieux comprendre les œuvres, si nombreuses, qui l’utilisent…

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