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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 12:36

Ray-Manzarek.jpgDifficile d’être plus rock’n’roll que Jim Morrison, difficile de l’être moins que son acolyte Ray Manzarek. Du moins, dans l’imagerie rock. D’un côté le chanteur extraverti, sauvage, provocateur, sulfureux, tourmenté… de l’autre, le claviériste à lunettes, calme et discret, grand type tout fin, et formé au classique.

Imaginez Manzarek au chant, et Morrison assis derrière le clavier, les Doors, avec le même répertoire, auraient été un tout autre groupe, et n’auraient jamais pu exercer une aussi grande fascination sur la jeunesse de l’époque.

Etre claviériste dans le milieu du rock, c’est déjà partir avec un très gros handicap. Pourtant, dans les années 50, Jerry Lee Lewis avait su prouver qu’il était possible de jouer du piano en étant furieusement rock’n’roll, mais ensuite, les claviers ont toujours été associés à quelque chose d’anti-rock. Même si, évidemment, il y a  quelques exceptions (ne manquez pas d’aller voir mon camarade le Reverend Frost s’il joue par chez vous, il saura vous réconcilier avec le fait que rock + clavier n’ont rien d’incompatible).

En général, dans un concert rock, lorsqu’un musicien pose sa guitare pour s’asseoir derrière un piano, c’est le moment de lui balancer au visage tout ce qui traîne (bouteilles de bière, mais tout objet contondant pourra aussi bien faire l’affaire). Si, à ce moment, tout le monde allume son briquet au lieu de s’en servir comme projectile, c’est que vous n’êtes définitivement pas dans un concert de rock…

Le problème du clavier dans le rock est triple :

1.      L’origine sociale. Un claviériste, c’est toujours suspect. Il est fort probable qu’il vienne d’une famille bourgeoise où il pouvait disposer d’un piano chez lui. Et de parents lui payant des cours, voire le conservatoire. Un vrai musicien rock, dans l’imaginaire collectif, c’est un marginal plus ou moins autodidacte qui commence la musique en se payant une petite guitare cheap. Il est bien plus facile d’apprendre seul à jouer du rock à la guitare qu’au piano. Pourtant, on connaît dans l’histoire du jazz de grands pianistes issus de ghettos, alors que des gosses de riche se font payer des guitares électriques hors de prix par leurs parents.

2.      La posture. Le guitariste est debout, libre d’aller et venir sur la scène, la claviériste reste sagement assis derrière son instrument (depuis l’insupportable chanson de Michel Berger, il est impossible, en France, de jouer du piano debout sans qu’on se foute de votre gueule).

3.      Le son et les possibilités de l’instrument. Le piano est bien plus adapté pour les harmonies riches, subtiles, pour le classique et le jazz, alors qu’une guitare électrique vous permet de jouer beaucoup plus en triturant vos notes. Si Hendrix avait été pianiste, l’histoire du rock n’aurait peut-être pas été la même…  

Débarquer dans un concert rock et voir un clavier sur la scène, c’est plutôt mauvais signe, l’impression que vous n’aurez peut-être pas votre dose d’intensité et de sauvagerie rock, le clavier étant utilisé en général pour adoucir, enrichir les harmonies… ou partir dans un lyrisme pompier rédhibitoire.

Là, vous vous dîtes que comme article en hommage à Ray Manzarek (qui vient donc de nous quitter à 74 ans suite à un cancer),  j’aurais pu trouver mieux. Non seulement je ne parle quasiment pas de lui, mais en plus je m’étends sur le problème du clavier dans le rock… Sauf que c’est justement parce qu’il est compliqué d’y intégrer un clavier - la porte ouverte aux ballades mielleuses et dérives prog pompeuses - que Manzarek a d’autant plus de mérite, lui qui a su intégrer le clavier en tombant relativement peu dans ces écueils. Notamment par un jeu assez bluesy, rythmé, nerveux. Un des meilleurs exemples, et une des meilleures réussites d’intégration d’un clavier dans un morceau rock, c’est Break on Through (To the Other Side) :

 

 

 

Je ne vais pas vous faire une bio de Manzarek, vous en trouverez par ailleurs, cf. wikipedia. La meilleure manière de lui rendre hommage, de mon point de vue, c’est de vous inciter à écouter avec attention sa partie de clavier sur Break on Through pour bien montrer que lui a su (ce qui n’est vraiment pas donné à tout le monde) faire du clavier un instrument rock intéressant et crédible. Et, surtout, vous replonger dans ce qui est pour moi une des meilleures parties de clavier de l’histoire de la pop et du rock, celle de Riders on the Storm. Cette chanson est un vrai chef-d’œuvre et un modèle, si loin au-dessus de toutes les ballades tire-larmes pour midinettes que le rock nous a trop souvent infligé. Pour rendre hommage, vous aussi, au grand Ray, rien de mieux que d’écouter Riders on the Storm en vous focalisant sur cette remarquable partie de clavier :

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Published by G.T. - dans Rock
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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 13:10

Chose promise, chose due, après Killer Joe, voilà ma « critique de la critique » de Django Unchained… mais, rassurez-vous, c’est la dernière (à moins qu’ils n’osent s’attaquer à Lynch ou Cronenberg, là, je ne pourrais résister). Il m’était difficile de ne pas répondre à celle-là pour de multiples raisons :

1.    J’ai vraiment aimé le film, et Tarantino est un de mes réalisateurs favoris

2.    L’histoire des noirs américains et la question de l’esclavage me tiennent particulièrement à cœur (c’est dû à ma passion pour les musiques noires américaines : blues, jazz, soul, rap)

3.     Il ne s’agit là pas encore de me « payer » l’auteur d’un article, de taper dessus pour le plaisir, loin de là, je n’ai absolument rien contre elle, qui est peut-être la personne la plus sympathique au monde, c’est pas le problème, mais contre ce discours, cette manière de descendre les œuvres en leur faisant dire des choses qu’elles ne disent pas (voire pire, en leur faisant dire l’inverse de ce qu’elles nous proposent).  

Je reconnais au moins une chose à l’auteure de cette chronique : elle prend quelques précautions oratoires – ce qui n’est pas toujours le cas sur ce site et chez les critiques qui intègrent leurs idéologies et morales dans leurs jugements. Mais ce n’est pas une excuse non plus, ce n’est pas parce que l’on prend quelques précautions oratoires que l’on peut se permettre de balancer après des horreurs sur les œuvres et leurs auteurs. Enfin, si, bien sûr, on peut en « théorie » se le permettre, nous sommes dans un pays libre… mais faut alors pas s’étonner qu’en retour certains comme moi usent aussi de leur liberté d’expression pour dire ce qu’ils en pensent…

L’article sur le site Le Cinéma est Politique. 

Je vous en livre de gros blocs de texte (à peu près tout l'article), il faut le lire pour le croire :

Pour revenir à Tarantino, celui-ci fait donc un film ayant pour personnage central un noir et se déroulant dans un contexte esclavagiste, mais de son point de vue de blanc (ce qui a à mon avis des conséquences concrètes sur les représentations véhiculées par le film, comme je vais l’expliquer plus loin). Il utilise donc en quelque sorte son statut de blanc/dominant (qui lui donne la possibilité de faire ce film). Plus ou moins conscient de ce problème dans lequel il est pris, il prend bien soin de finir sur la victoire incontestée du noir sur les blancs, en se faisant même tuer lui-même (en tant qu’acteur) par le héros noir dans le film, de la même manière que Schultz meure par dégoût viscéral de l’esclavage après avoir utilisé Django.

Curieuse manière de voir les choses, tout de même… Tarantino est le fils d’un musicien et acteur amateur italo-américain, et d’une infirmière d’origine irlandaise et cherokee. Son père a quitté sa mère avant sa naissance, et elle s’est remariée avec un pianiste de bar. Il n’est pas issu d’une famille de blancs privilégiés et « dominants », ni apparemment de blancs qui auraient pu être des esclavagistes américains. Et que je sache, il n’est pas juif… pourtant, il ne me semble pas que dans Inglourious Basterds, on l’ait vu ressentir le besoin de se faire exploser en costume nazi (quoi que ça l’aurait sûrement amusé).

Penser que Tarantino ressente vraiment une gêne, ou de la culpabilité parce qu’il s’empare d’une histoire dramatique qui n’est pas celle de ses origines me semble assez surréaliste. De toute façon, quand on a vu tous ces films, on a beaucoup de mal à l’imaginer se sentir coupable ou gêné de quoi que ce soit… s’il se fait exploser dans le film, il y a bien plus de chances que ce soit parce que… ça le fait marrer !

Mais bon, admettons… ce qui est le plus dérangeant dans ces propos, c’est l’idée qu’un blanc qui fait un film qui traite de l’esclavage est problématique en soi. On pourrait alors en dire autant sur son précédent film, et se demander s’il est problématique qu’un non-juif fasse un film sur le nazisme et la revanche d’une juive… et si demain un réalisateur français blanc va voir un producteur pour lui proposer un film sur la colonisation, est-ce qu’il serait normal que le producteur réponde « le film a l’air très bien, mais c’est tout de même un problème que tu sois blanc, t’es de la couleur des colonisateurs, il nous faut un maghrébin pour le réaliser… » Je sais pas vous, mais pour moi, il est là le racisme, même s’il se nourrit de « bonnes intentions ». Sinon, est-ce qu’il faudrait trouver « problématique » qu’un noir ou un maghrébin veuille réaliser un film sur la révolution française ? J’espère bien que non.

Nous sommes au XXI° siècle, il me semble que quelle que soit la couleur de sa peau, chacun peut se considérer comme légitime pour faire une œuvre se déroulant dans n’importe quelle civilisation et à n’importe quel moment de l’histoire.    

La première chose qui me gêne, c’est la relation entre Schultz et Django. Au début, Django n’est rien. Schultz l’affranchit et l’éduque, en lui apprenant à tirer au revolver, mais surtout en l’initiant à la grande culture et en lui apprenant à parler. La différence est grande entre le Django du début qui peine à aligner 3 mots, et celui de la fin qui discourt élégamment avant de tuer Stephen (Samuel L. Jackson). L’émancipation passe donc par le blanc. Lui seul permet au noir d’acquérir les moyens de sortir de sa condition de dominé. Ce schéma me semble éminemment problématique dans la mesure où il assigne les noirs à une dépendance vis-à-vis des blancs jusque dans leur émancipation. Quand on pense qu’il est mobilisé par un blanc (Tarantino), j’ai du mal à ne pas y voir la réactivation d’un bon vieux fantasme de domination, puisque le blanc se fantasme indispensable aux noirs et pouvant seul leur permettre de conquérir leur liberté.

Schultz n’est pas un représentant du pouvoir blanc dominant, et sûrement pas des esclavagistes, c’est un marginal, un chasseur de primes. Une des bonnes idées du film, c’est cette ambiguïté de Schultz, qui certes libère Django, mais lui dit qu’il a besoin de son assistance pour un travail… ce qui permet de faire en sorte que Schultz ne soit pas le sauveur héroïque et désintéressé à qui Django serait éternellement redevable, mais surtout un type qui lui propose un deal.

Sûr que Schultz aurait dû dire à Django : « Désolé mon gars, j’peux rien t’apprendre, ce serait me considérer, moi, blanc, comme indispensable aux noirs pour leur émancipation… démerde-toi ! »

On a un type né du bon côté de la barrière, l’autre, non. Faut-il considérer comme problématique dans une fiction que celui qui est né du bon côté de la barrière, qui a la culture et le savoir, en fasse profiter celui qui est né du mauvais côté ?

Un blanc ne devrait plus jamais apprendre quoi que ce soit à un noir dans un film, sous peine de voir le réalisateur taxé de racisme ?

Il aurait fallu que Django apprenne autant de choses à Schultz que Schultz à Django ? Ce serait nier complètement la réalité de la déculturation des esclaves. Les esclavagistes ont sciemment séparé les familles, les individus de mêmes ethnies, pour ne pas qu’ils parlent leur langue d’origine (tout simplement pour qu’ils ne puissent comploter pour se rebeller, ou se fédérer en communautés). Ce qui compte pour Django, c’est qu’on lui donne des codes, des clés pour mieux s’insérer parmi les blancs et ainsi délivrer la femme qu’il aime. Et qui de mieux qu’un blanc pour l’initier à la culture des blancs ? Il aurait dû dire à Schultz : « pas question que j’apprenne votre culture par un blanc, il faut que je trouve un noir pour cela » ?

Et encore, la scène la plus forte dans l’apprentissage de Django, ce n’est même pas une scène où il apprend des éléments qui vont lui servir à mieux s’insérer parmi les blancs, c’est celle où Schultz lui parle du mythe de Siegfried et Brünnhilde (parce que la compagne de Django s’appelle Broomhilda). Est-ce là une insupportable scène de « domination culturelle » où un salopard de blanc étalerait sa culture blanche devant un pauvre noir inculte et fasciné par le savoir du « maître blanc » Absolument pas, il faudrait être atteint de paranoïa aiguë pour voir les choses de cette manière. On a ici au contraire une très belle scène qui en dit beaucoup sur la transmission, la culture… et l’antiracisme, justement. Car ce qu’apprend là Schultz à Django, ce n’est pas un élément important qui va lui permettre de mieux s’insérer chez les blancs. A cette époque-là (1858), rares étaient les américains blancs qui connaissaient cette histoire ou pouvaient s’y intéresser (et Wagner est loin d’avoir terminé sa tétralogie et de remettre ces mythes aux goûts du jour). Une belle métaphore de l’art et de la culture, car ce que dit Schultz à Django ne lui servira à rien de concret a priori, ça n’a pas d’utilité directe. Mais c’est sans doute la chose la plus importante qu’il va lui apprendre, car cela permet à Django de s’identifier, de trouver un modèle qui lui donne espoir, l’inspire, et lui fasse penser que tout est possible. Une très belle scène « antiraciste », sur l’universalité de la culture, des mythes, des récits… où comment un esclave noir du XIX° va se réapproprier un héros de la mythologie nordique. Alors peut-être que les prétendus antiracistes auraient trouvé plus « correct » que Schultz, l’allemand, apprenne à Django un mythe africain… ou, mieux encore, qu’un noir vienne instruire Django sur les contes et légendes d’Afrique afin qu’il en trouve un qui illustre sa situation… à mon sens, cela aurait au contraire été plus « raciste » s’il fallait regarder les œuvres par le petit bout de ce genre de lorgnettes…

Cette scène en elle-même est la meilleure réponse que l’on puisse donner à tous ceux qui scrutent les œuvres de cette manière inquisitrice, qui sont obnubilés par les couleurs de peau, sexes, origines sociales des personnages… Django se fout que Siegfried soit un héros scandinave des temps reculés, il se fout que ce soit un blanc qui lui raconte cette histoire, le plus important, c’est que cette histoire lui parle, c’est que cette histoire lui donne du courage, de la force, de la fierté et de la volonté. Et tout comme Django se rêve en Siegfried, Tarantino peut bien se rêver en Django… 

On peut penser aussi aux noirs américains qui se sont réappropriés l’Ancient Testament, dans les negro spirituals puis le Gospel, avec comme parfait exemple Go Down Moses, qui leur a permis de s’identifier aux israéliens opprimés par les égyptiens :

When Israel was in Egypt's land

Let my people go

Oppressed so hard they could not stand

Let my people go

Go down, Moses, way down in Egypt's land

Tell old Pharaoh, Let my. people go.

Etc.

L'incontournable version de Louis Armstrong :

 

Je ne néglige pas pour autant, bien entendu, l’importance de la couleur de peau… évidemment que les noirs américains, lorsque tous les films qu’ils pouvaient aller voir au cinéma mettaient en scène un héros blanc, avaient envie de voir aussi des héros noirs, et surtout des films parlant de leurs communautés. Alors ils ont fait des films allant dans ce sens, la fameuse Blaxploitation des années 70, dont Tarantino est depuis toujours un grand fan.

C’est bien là où est le véritable antiracisme dans la culture, il n’est pas du côté de ceux qui s’obstinent à voir dans un acteur noir une représentation de tous les noirs plutôt qu’un être humain comme un autre, il n’est pas du côté de ceux qui trouvent « problématique » qu’un blanc parle de l’esclavage des noirs. L’antiracisme est bien plus du côté d’un Tarantino nourri aux films de la blaxploitation comme ceux de la nouvelle vague française ou du cinéma asiatique de kung fu, d’un Tarantino très pote avec les mecs du Wu-Tang, rappeurs noirs américains des ghettos, eux aussi pourtant grands amateurs de films de kung fu, et qui ont même construit leur imagerie autour de cela.   

Le deuxième point qui me pose problème est le personnage de Stephen, le serviteur noir zélé du grand méchant blanc. Parce qu’au final, le méchant le plus terrifiant n’est pas Calvin J. Candie (Leonardo di Caprio), mais bien Stephen. C’est lui qui démasque Django lorsque celui-ci vient libérer sa femme, et c’est entre Django et lui qu’a lieu le duel final. Alors je ne dis pas que des personnes comme Stephen n’ont pas existées historiquement, et qu’être noir et servir à la fois la cause des dominants est impossible. Mais faire d’un noir le grand méchant du film me semble tout de même assez problématique. En effet, quand on regarde bien comment se résout le film, on a deux affrontements majeurs : celui entre Schultz et Candie, et celui entre Django et Stephen. C’est-à-dire un duel entre blancs, puis un entre noirs, avec dans les deux cas un défenseur de l’esclavage et un opposant. Du coup, la dimension « raciale » de l’oppression se dilue. L’esclavage ce n’est plus vraiment les blancs qui exploitent les noirs, mais les pro-esclavagisme contre les anti-esclavagisme (qu’ils soient blancs ou noirs). Et en faisant du duel final, un duel noir VS noir, j’ai l’impression qu’on laisse planer l’idée que l’esclavagisme pourrait être au fond en dernier lieu un problème que les noirs auraient à régler entre eux, et qui ne concernerait les blancs que de manière périphérique. Alors évidemment, je caricature ici, car les blancs sont omniprésents pendant tout le film, et Django en allume un bon paquet. Mais cette figure de noir diabolique comme ennemi ultime me semble tout de même assez nauséabonde.  

Nauséabonde, carrément. C’est violent, comme terme. Surtout quand il est profondément injuste. Car faire d’un noir le « grand méchant du film », ce n’est pas du « racisme » ou un « point de vue de blanc », c’est au contraire ce que l’on pourrait estimer être un « point de vue de noir », s’il fallait vraiment chercher le point de vue en fonction de la couleur de l’observateur. Si demain une race extra-terrestre nous envahit et nous réduit en esclavage (flippez pas, c’est un exemple… disons après-demain). Imaginez donc que certains humains acceptent de collaborer avec eux pour nous surveiller, nous faire bosser comme des chiens et manier le fouet. Pour qui allez-vous éprouver le plus de haine ? Ces extra-terrestres, ou les humains qui vous trahissent ? En général, on déteste encore plus le traître que le dominant.

Dans la communauté noire américaine, il est une insulte particulièrement violente, c’est être traité « d’Oncle Tom ». Le roman La case de l’Oncle Tom (1852) est l’œuvre d’Harriet Stowe (féministe et abolitionniste), et ses personnages de noirs plutôt sympathiques comme les conditions déplorables de leurs vies d’esclaves ont véritablement ému le public et ce roman a ainsi joué un rôle important dans le changement des mentalités et l’abolition de l’esclavage aux EU. Tout le monde aime le brave Oncle Tom… tout le monde, sauf les noirs. Car l’Oncle Tom, malgré toutes les bonnes intentions de l’auteur, ce n’est au fond qu’un noir soumis et un noir qui accepte la domination des blancs, un noir qui aurait voulu être blanc. Et le personnage de Samuel L. Jackson est évidemment un Oncle Tom. Soumis, obséquieux et mielleux avec ses maîtres blancs, jouant le rôle qu’on lui demande de jouer, c’est « le bon nègre »… du point de vue des blancs… Et ce que fait Django ici, c’est de réaliser un grand fantasme des noirs américains, filer une putain de raclée à cet enfoiré d’Oncle Tom. Alors où est le mal ? Il y aurait eu lieu de s’interroger si c’était l’Oncle Tom qui tirait les ficelles, qui manipulait DiCaprio. Mais ce n’est en aucun cas ce que nous dit le film, DiCaprio est très clairement l’effroyable oppresseur blanc, le dominant qui impose sa loi et théorise l’infériorité des noirs, l’Oncle Tom n’est que celui qui obéit aux ordres, en serviteur trop zélé des blancs. Interpréter tout ça comme le fait que l’esclavage ne regarderait les blancs que de manière périphérique, c’est… absurde. De plus, le film ne prétend absolument pas être une métaphore de l’esclavage, ce n’est même pas un « film sur l’esclavage », c’est… du Tarantino. Tout comme Inglourious Basterds n’est pas un film « sur le nazisme » ou « sur la shoah », c’est du Tarantino. On aime ou on n’aime pas, mais en livrer des interprétations aussi déplacées, j’ai du mal à comprendre le but.

Autre point : le fait de faire de Django une exception. L’idée de l’exceptionnalité de Django vient au départ de Candie qui avance la thèse selon laquelle que parmi la masse des « nègres » inférieurs il existerait des exceptions, quelques « nègres » capables de s’élever à un niveau supérieur, « un nègre sur 10000 ». Django reprendra cette idée à la fin lorsqu’il achèvera Stephen, en disant qu’il est « le nègre sur 10000 ». Les noir-e-s ne s’émancipent pas ensembles contre l’oppression qu’illes subissent en tant que groupe. Mais un seul, un être exceptionnel, au-dessus de la masse, se révolte face à cette oppression. La seule possibilité de révolte que le film entrevoit (mais ne montre jamais) est donc celle menée par un leader charismatique, au-dessus de la masse des dominés, et qui est au-dessus d’eux parce qu’il a été en contact avec les dominants (ici Schultz le blanc) qui lui ont permis de s’élever à ce niveau supérieur. A la fin, lorsqu’il repart chercher sa femme et délivre au passage 3 esclaves noirs, l’un d’entre eux le regarde avec admiration et émotion, comme une sorte de messie (avec la musique lyrique qui va avec). Il reconnaît ainsi en lui un être supérieur, et donc un potentiel leader. Ce schéma réactive donc à la fois le fantasme de domination raciste dont j’ai parlé plus haut, avec en plus un hyper-individualisme incapable d’envisager un acte extraordinaire autrement que comme l’œuvre d’un individu exceptionnel au-dessus de la masse (qui est du coup nécessairement pensée comme inférieure).

Cette histoire de « nègre sur 10000 », c’est peut-être la seule critique de tout l’article que je trouve acceptable. C’est un peu maladroit dans le film, j’en conviens… mais bon, encore une fois, on est chez Tarantino, c’est le plaisir de la punchline, d’un retour à l’envoyeur, pas de quoi monter ça en épingle… en revanche, on replonge ensuite dans un délire interprétatif total… où comment, avec de pseudo-bonnes intentions, chercher à décrédibiliser et incendier une œuvre en voyant le mal là où il n’est pas, tout en proposant une solution apparemment plus « politiquement correcte », qui aurait au final semblé bien plus… raciste ! Mais que n’aurait-on pas dit si Tarantino avait raconté l’histoire d’un groupe de noirs sans une individualité forte, sans leader charismatique… depuis la nuit des temps, en occident (et pas seulement), on nous raconte des histoires de héros valeureux qui vont, seuls, braver tous les dangers et permettre à chacun de s’identifier, d’y trouver un modèle personnel de courage et de bravoure. Mais là, il aurait fallu nous montrer un groupe de noirs sans héros individuel ? Ne serait-ce pas, en utilisant la grille d’interprétation (très partiale et fluctuante tout de même) du site Le Cinéma est politique, réactiver ce vieux regard raciste sur les dominés d’une autre couleur de peau, qu’ils sont « tous pareils », qu’ils « se ressemblent tous », et donc qu’on ne peut y voir d’individualité forte ?

Il est tout à fait possible de faire d’autres films sur l’esclavage, il est tout à fait possible de montrer un groupe de noirs qui se rebellent et se libèrent… mais il n’y a aucune raison valable pour contester le fait que dans cette période-là, dans ce cadre-là, on ne puisse fantasmer un héros qui n’ait rien à envier aux héros traditionnels. Et un film de vengeance – parce qu’il est tout de même évident qu’on est ici avant tout dans un film de vengeance et de défoulement, et un film de genre, pas dans une thèse sur l’esclavage – rien de tel pour accrocher le spectateur qu’un héros qui parte seul botter le cul des salauds (et c’est aussi pour cela qu’il fallait bien que Schultz meure).

On trouve aussi dans cette partie du texte un élément d’interprétation qui me semble indispensable d’interroger et critiquer, car il montre toute l’absurdité de ce genre de regards sur les œuvres (et je ne vise pas seulement l’auteure de cet article, c’est le cas pour à peu près tous ceux que j’ai vu écrit sur ce site, et chez d’autres critiques) : le fait de prendre une situation d’un film pour en faire « la seule voie possible » que le film imposerait. Par exemple quand elle dit rien que dans ce passage : La seule possibilité de révolte que le film entrevoit (mais ne montre jamais) est donc celle menée par un leader charismatique ou encore un hyper-individualisme incapable d’envisager un acte extraordinaire autrement que comme l’œuvre d’un individu exceptionnel.

Voir les œuvres de cette manière, c’est aller encore plus loin que de les présenter comme des outils de propagande, c’est faire d’une œuvre un programme totalitaire. Si demain, vous décidez de faire un film sur un type qui perd son emploi et ne s’en remet pas, sombre dans la dépression et se suicide, ça veut donc dire que votre film dit que la seule voie possible après avoir perdu un emploi, c’est la dépression et le suicide. Ne peut-on considérer que les histoires que l’on nous raconte dans les fictions sont avant tout des histoires, des trajectoires, et qu’elles n’ont pas pour objectif de nous imposer un mode de fonctionnement unique et totalitaire ?   

La preuve que tout cela ne tient pas une seconde, c’est que du coup, Tarantino n’aurait pas pu faire l’inverse, il n’aurait pu vous montrer un groupe d’esclaves qui réussit à se libérer en collaborant ensemble, puisque cela aurait signifié qu’il est impossible d’accomplir seul un acte héroïque ou extraordinaire.

Mais Tarantino ne dit jamais dans son film qu’il aurait été impossible de réaliser un acte extraordinaire en groupe, il nous raconte juste l’histoire singulière d’un héros. Dans Kill Bill aussi, on a eu une femme seule et héroïque, et ça ne veut pas dire pour autant que Tarantino considère qu’une femme ne peut se battre que seule, puisque dans Death Proof, c’est un groupe de filles qui réussit en collaborant…  

Par ailleurs, le choix d’intégrer au scénario des combats de mandingues permet au film de jouer à fond sur l’imagerie raciste du gros noir balèze réduit à son corps. Que de tels combats de noirs organisés par des blancs aient existé n’est pas le problème ici. Le problème c’est que du coup, les noirs autres que le héros sont tous présentés comme des armoires à glace impressionnantes. A plusieurs reprises, des plans nous montrent au ralenti les noirs révéler leur musculature impressionnante (comme dans la première scène avec le héros par exemple). On ne sort donc jamais du point de vue des blancs. Jamais on ne voit des noirs parler entre eux ensembles, ni un embryon de leur culture (la culture mentionnée dans le film étant toujours blanche). On peut donc du coup se demander si le film donne les moyens de s’opposer aux stéréotypes qu’il véhicule, et s’il adopte à un moment un « point de vue noir ». A mon avis, la réponse est clairement non.

1.      Tous les noirs du film ne sont pas présentés comme des armoires à glace, on en voit plusieurs qui ne sont pas particulièrement costauds.

2.      Intégrer ces combats de « mandingues » permet de montrer et symboliser comment les blancs de l’époque considéraient le plus souvent les noirs… comme des « corps », simplement, sans âme, réduits à une forme d’animalité. Donc oui, on les utilise pour combattre. Il aurait été moins raciste de les présenter utilisés par les blancs comme écrivains (nègres, en quelque sorte), ou mathématiciens ? Mais c’est ça qui aurait été raciste et pas crédible, tenter de nous faire croire qu’on les voyait en général autrement que comme des « corps exploitables ».

3.      On nous montre que leur culture est toujours blanche ? Mais parce que le peu de culture dont ils pouvaient disposer était blanche ! Parce qu’on a tout fait pour les couper de leurs racines, de leurs familles et de ceux qui avaient les mêmes origines. Là encore, le racisme aurait été surtout dans le fait de minimiser leur déculturation.

4.      La réponse au fait d’adopter un « point de vue noir » n’est pas « clairement non », si l’on connaît – ce qui est pourtant la moindre des choses quand on s’intéresse au sujet – le thème de l’Oncle Tom, le fait d’en faire la figure la plus négative, ça tient plutôt du « point de vue noir ».

On pourrait parler aussi des autres représentations que le film véhicule, celle qu’il propose des femmes par exemple. Car je n’ai pas l’impression que le film fasse le lien entre les oppressions, alors qu’il serait facile (et intelligent) de faire des parallèles. Il met donc en scène une certaine émancipation en ne remettant pas en cause d’autres formes de dominations qu’il présente sans questionner. Par exemple, la femme de Django (une des très rares femmes du film). Son rôle se résume grosso modo à celui de récompense pour le héros. Elle est la princesse qu’il faut aller délivrer des méchants, et reste bien passive jusqu’au bout (notamment lorsque Django va flinguer tout le monde à la fin, elle l’attend gentiment sur son cheval). A part ça, elle sert à tomber dans les pommes quand son phallus apparaît pour la délivrer, et à être en constante admiration devant lui, à tel point qu’elle grille du coup Django et Schultz qui ne sont pas loin de mourir par sa faute (la pauvresse d’arrivait à cacher ses émotions, normal pour une femme…). La spécificité de l’exploitation qu’elle a subit elle en tant que femme n’intéresse pas le film, et elle n’est pas non plus l’actrice de son émancipation en tant que noire, puisque ce sont Schultz et Django qui s’en chargent (je ne parle même pas de son émancipation en tant que femme…).

Vraiment une très curieuse façon de voir les choses… et de voir l’amour en particulier. Pour l’auteure, la compagne se résume donc à une récompense, et le compagnon à un phallus… C’est peut-être moi qui suis trop romantique, mais j’ai du mal à considérer que lorsqu’un homme et une femme s’aiment profondément, ils se réduisent chacun pour l’autre à une récompense et un phallus.

Broomhilda n’est pas une « récompense », il est clair depuis le début qu’elle et Django s’aiment, et lui l’aime à un point tel qu’il est prêt à prendre tous les risques pour la sauver. On n’est absolument pas dans le cas d’un type qui irait sauver une fille qu’il ne connaît pas et qui attendrait d’elle en retour qu’elle se donne à lui. Il va risquer sa peau pour sauver la femme qu’il aime… où est le scandale ?

Ensuite, il est aussi bien montré que Broomhilda a essayé de s’enfuir, et on nous dit qu’elle est coutumière du fait, ce n’est donc pas la « princesse » qui n’envisage d’être sauvée que par un homme, elle prend les choses en main, et pas qu’une fois. Après, c’est vrai qu’elle s’est chaque fois faite rattrapée. Et alors ? Tout ce que ça nous dit, c’est qu’il était tout de même très compliqué pour un esclave d’arriver à s’échapper, et c’était bien le cas. Même Django n'a pas pu se libérer seul. Où est le problème, où est le racisme, où est le sexisme ?

Elle n’est donc pas « passive », mais elle a un caractère un peu effacé, elle est plutôt douce. Ce qui justement est une très bonne idée. Pourquoi ? Parce que le stéréotype de la femme noire, telle que les blancs ont l’habitude de la voir (et en particulier à cause de l’esclavage ou de la colonisation, où elle faisait figure souvent d’objet sexuel exotique, voire animal), c’est surtout celui de la « tigresse ». Fort caractère, grande gueule, décomplexée, terrienne et sensuelle… alors que bien évidemment, les femmes noires américaines peuvent être tout aussi bien douces et timides. Pourquoi ne pas le montrer ? De la même manière, le stérétoype de l’homme noir américain, c’est souvent le type extraverti, désinvolte, cool et marrant, expert dans l’art de la tchatche (Eddie Murphy, Will Smith)… et Django en est très loin, il est sérieux, posé et plutôt froid… et c’est encore là où Tarantino s’amuse à retourner les stéréotypes, celui du duo blanc-noir, avec le blanc sérieux, et le noir marrant, limite bouffon (voire carrément bouffon). Ici, c’est l’inverse, Schultz est l’allemand rigolo, Django le noir sérieux (il faut tout de même rendre à L’Arme Fatale ce qui lui appartient – dans les années 80, elle proposait déjà en partie cette inversion du duo, avec le blanc jeune chien fou et un peu borderline, et le noir plus sérieux à la vie de famille bien rangée). 

De plus, reprocher à Tarantino de faire de son héroïne une femme plutôt douce et passive, c’est méconnaître totalement son œuvre. Ca fait tout de même une quinzaine d’années que dans chaque film de Tarantino, on a une femme « active » comme héroïne. Jackie Brown (qui ne correspondait déjà pas au stéréotype de la tigresse), les deux Kill Bill, Death Proof, Inglourious Basterds (dans ce dernier, elle partage l’affiche avec Brad Pitt, mais c’est elle qui a le rôle le plus intéressant et poignant). S’il y a bien un réalisateur qu’on ne peut nous présenter comme un gros macho réduisant les femmes à de « douces princesses passives », c’est Tarantino ! Alors pourquoi, pour une fois, ne pourrait-il créer un personnage de femme douce qui a besoin d'aide ? Quand, en plus, il nous montre bien que cette femme essaie de se sortir seule de sa condition d’esclave ?  

On pourrait aussi parler de la représentation des animaux, notamment avec le passage à la fin où Django fait accomplir à son cheval des tours pour impressionner sa belle. Jamais ne lui effleure l’esprit le fait qu’il pourrait être en train de reproduire avec l’animal des comportements de dominants analogues à ceux qu’il a subi, et dont il est si heureux de se libérer. De ça, Django n’en a jamais conscience, et le film non plus visiblement, puisqu’il nous invite à trouver ce passage « cool ».

C’est vrai, il est toujours très étonnant de voir un esclave noir du XIX° qui n’aurait pas lu Bourdieu. Et qui n’est donc pas très au fait des questions de domination, de reproduction de schémas de domination etc.

En tout cas, bravo à l’auteure de cet article, je n’avais jusque-là jamais rencontré quelqu’un capable de lire dans les pensées des personnages de film (et sur une scène qui ne dure que quelques petites secondes) : Jamais ne lui effleure l’esprit le fait qu’il pourrait être en train de reproduire avec l’animal des comportements de dominants. J’avoue que je ne sais rien de tout ce qui a pu traverser l’esprit d’un personnage de fiction. Ce n’est pas parce qu’un auteur ne nous montre pas que telle idée a affleuré l’esprit d’un de ses personnages… que ce n’est pas le cas. Sinon, il faudrait considérer que les personnages de films sont des crétins absolus, quand on voit le nombre d’idées dont on ne nous montre pas qu’elles leur affleurent l’esprit.

De plus, un type qui sort à peine d’une vie d’esclave, une vie de labeur et de violence, avec si peu d’accès à la culture (pour ne pas dire aucun), vouloir en faire un homme forcément capable d’intégrer des problématiques de reproduction de schémas de domination… c’est un peu fort (pour ne pas dire fou). C’est humain, et tellement humain, d’être opprimé d’un côté, d’en souffrir, et de ne pas réaliser que l’on est soi-même oppresseur et dominant dans d’autres situations.

Il fait faire des tours à son cheval… une manière très simple, de mon point de vue, d’amuser un peu sa belle qui sort tout de même de l’enfer. Et il ne s’agit pas simplement de faire des tours à un cheval, le simple fait de le seller et le monter, c’est lui imposer une domination, non ?. Il aurait donc fallu que Django aille chercher sa dulcinée à pied ? A bicyclette ?

 

Le pire, c’est que je suis bien sûr pour la liberté d’interprétation la plus grande (comme la liberté de l’artiste). Je n’ai aucun problème avec toutes ces interprétations fantasques, tirées par les cheveux, que l’on trouve par légions sur le net. C’est même plutôt sain. Un imaginaire (celui de l’artiste) en rencontre un autre (celui du spectateur), et ce dernier se réapproprie l’œuvre à sa manière. Le tout est de réaliser qu’une interprétation est souvent plus le reflet de sa propre personnalité, ses obsessions, ses fantasmes, son vécu, son regard que le reflet de la réalité d’une œuvre. Et donc de ne pas se laisser avoir par ceux qui, à l’aide de schémas réducteurs, prétendent dévoiler la vérité politique/sociale/idéologique des œuvres.

Il est clair, et c’est encore heureux, que ce type de regards complètement idéologique et biaisé sur les œuvres n’est pas « dominant » et reste pour l’instant anecdotique. Mais j’ai tout de même suffisamment vu ce genre de choses (et notamment dans des études Universitaires) pour ne pas considérer que c’est une dérive qui pourrait attirer de plus en plus de monde. Le plus triste dans ce type de regard sur les œuvres, c’est l’impression qu’il ne cesse de clamer : méfiez-vous des œuvres. Ne vous abandonnez pas à elles, ne vous laissez pas fasciner par elles, gardez un maximum de distance : elles vous manipulent. La moindre interaction d’un personnage avec un autre vous influence en profondeur et vous conduira à penser que tous les personnages de telle classe sociale, telle couleur de peau, tel sexe doivent interagir selon l’œuvre de cette manière et elle-seule avec tout individu de telle classe, telle couleur, tel sexe. L’impression qu’ils vont au cinéma la peur au ventre, qu’ils vivent dans la crainte des œuvres.

Mais si j’ai un message ici à faire passer, c’est plutôt le contraire. N’ayez pas peur des œuvres (et n’ayez pas peur du dernier Autechre). Nous sommes dans des sociétés déjà suffisamment flippées pour tout et n’importe quoi, alors s’il faut en plus valider les regards paranoïaques sur les œuvres et leurs intentions, on est vraiment mal barré. Se laisser emporter par une œuvre, ce n’est ni mettre son cerveau de côté et s’empêcher de réfléchir à ce qu’elle nous dit, ni la prendre pour ce qu’elle n’est pas : une vision totalisante du monde. Et heureusement qu’existent des Tarantino pour nous rappeler qu’une œuvre, c’est aussi du Jeu et du Je. Une vision singulière, ludique, décomplexée, jubilatoire, fantasmatique. Personne n’a besoin de Tarantino pour connaître et comprendre l’esclavage ou le nazisme. Ce n’est pas à lui de faire notre éducation sur ces sujets. On peut lui reprocher une certaine immaturité, j’y vois plutôt un salutaire désir de liberté…

And now for something completely different…

Histoire de terminer sur une note plus légère, ne passez pas à côté de ce sketch génial des Monty Python sur le sujet (ou presque) :

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Published by G.T. - dans Cinema
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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 11:18

Avant, la critique « moraliste » des œuvres était surtout l’apanage de la droite conservatrice. Elle s’offusquait régulièrement contre les œuvres « subversives », amorales, blasphématoires, sulfureuses, choquantes, violentes etc. Et la gauche, à juste titre, défendait la liberté d’expression des artistes et l’idée que l’on doit juger une œuvre artistique avant tout sur ses qualités esthétiques, pas en fonction de présupposés idéologiques et moraux. Mais il y a eu un vrai glissement dans le moralisme appliqué aux œuvres d’art, et la gauche s’est emparée de ce rôle de « vierge effarouchée ». Sous couvert de lutte contre le racisme, le machisme, l’homophobie etc., l’intrusion de l’idéologie du critique dans le jugement qu’il porte sur les œuvres me semble réellement problématique. Si l’on n’accepte pas que la droite vienne plaquer un jugement idéologico-moraliste sur les œuvres en décrétant par ce prisme lesquelles sont « bonnes ou mauvaises », pourquoi l’accepter de la gauche ?

Je suis tombé sur un site assez délirant, le cinéma est politique, exemple-type de ce regard totalement biaisé sur les œuvres, dont les articles, dans leur grande majorité, sont complètement à côté des œuvres qu’ils n’utilisent et jugent que selon leur idéologie (féministe, surtout, mais pas seulement). Un exemple avec un de mes films favoris de l’an dernier, Killer Joe

 

[Une précision s’impose avant de commencer : je m’étais promis de ne plus faire de la « critique de critiques », la dernière (concernant General Bye Bye) ayant été mal perçue (et je reconnais que c’était maladroit de ma part). Mais là, c’est tout de même différent :

 

1.     Je ne m’attaque pas à un blogueur en particulier, mais un site qui regroupe plusieurs personnes, et, surtout, une manière de juger les œuvres qui se retrouve, régulièrement, chez bon nombre de critiques.

 

2.      On peut ne pas aimer le procédé, tant pis, j’assume, et je le revendique, c’est à mon sens une des fonctions naturelles des blogs, et de la transversalité du web. Lorsqu’on tombe sur un article dont on trouve le discours très contestable et les arguments erronés, soit on le dit dans les commentaires, soit, s’il y a lieu d’argumenter plus longuement et de partager avec d'autres une réflexion sur une question que l’on trouve essentielle, on en fait un article. De la même manière, je n’ai aucun problème avec le fait que quiconque puisse faire sur son blog exactement la même chose avec mon article, reprendre mes arguments et les contrer. A partir du moment où l’on reste dans le débat d’idées, l’argumentation, et que l’on n’utilise pas la diffamation ou les attaques personnelles, c’est de mon point de vue très sain et démocratique.]

 

Et maintenant, rentrons dans le vif du sujet, à partir des différents points évoqués dans l'article, au nom éloquent : Killer Joe, Des viols chez les ploucs et ce qu'en pense la critique française

 

A quoi s’ajoute que le film baigne plus largement dans une atmosphère qu’il semble difficile de qualifier de féministe. Les femmes se résument à : (1) les danseuses dénudées du bar à strip-tease (que l’on nous montre en gros plan à plusieurs reprises, mais dans quel but exactement ?), (2) la femme que l’on décide (entre hommes) d’assassiner, (3) la fille de 12 ans à la fois pure/vierge et complètement folle, et enfin (4) la trainée de belle-mère, fourbe et manipulatrice. Au final, toutes les femmes du film sont soit tuées, soit violées, soit battues, soit dénudées pour satisfaire le désir voyeuriste masculin.

 

Le passage de cet article est génial. Génial, parce qu’il est un des plus parfaits exemples de ce qu’on trouve beaucoup trop souvent dans toutes ces analyses biaisées par leurs a priori idéologiques. Génial parce qu’il nous montre bien toute l’absurdité de ces regards idéologiques obtus plaqués sur les œuvres. On prend ce qui nous arrange, on délaisse le reste, et on transforme une œuvre en tract politique. La négation de l’art.

Ce que dit ici l’auteur est vrai… sauf que ça n’a aucun sens hors du contexte. On ne peut évoquer la représentation des femmes, sans, dans le même temps, la mettre en parallèle avec celle des hommes. Et le tableau est encore pire :

Le « représentant de la loi » est en fait un tueur sans scrupules, genre pervers-psychopathe.

Le fils est un loser, paumé, inconstant, prêt à prostituer même sa sœur qu’il aime, pour un petit paquet de pognon.

On a aussi les grosses brutes mafieuses, et enfin, le meilleur pour la fin : le père de famille. Un crétin absolu. Lâche, stupide, faible et pathétique.

A quoi se résument les hommes dans le film ? Des idiots, des brutes et des salauds. Faut-il appeler les « masculinistes » pour qu’ils s’insurgent contre cette représentation des hommes ? J’espère bien que non.

Le plus dingue, c’est que plus loin, l’auteur de l’article le reconnaît du bout des lèvres :

 

On pourrait objecter que les personnages masculins ne sont pas mieux logés que les personnages féminins : ils sont soit des abrutis, soit des psychopathes.

 

Alors pourquoi avoir mentionné ce à quoi se résumaient les femmes, et en faire une quelconque preuve « d’antiféminisme », alors que les hommes ne sont pas mieux logés ?

(L’auteur de l’article nous dit aussi plusieurs fois que Dottie, la fille, a 12 ans… son âge n’est pas donné dans le film, mais elle a clairement plutôt 17-19 ans – et l’actrice a 23 ans)

 

Il serait bon à mon avis de s’interroger sur le sens de ces violences envers les femmes qui constituent en quelque sorte la toile de fond du film. Quel intérêt y a-t-il à nous montrer ainsi dans deux scènes interminables le viol de la fille (qui s’avèrera finalement « consentante ») puis celui de la belle-mère (qui l’avait, comme on l’a dit, « bien mérité ») ? Quel est exactement le but de ces scènes ? Quel effet le réalisateur veut-il produire ici sur le public ?

 

Peut-être tout simplement parce que ce film se veut dérangeant, et que la violence faite aux femmes est plus dérangeante, dans nos sociétés occidentales, que la violence faite aux hommes. L’auteur de cet article ne parle pas de cette scène où le jeune héros se fait violemment tabasser. Et ne s’attarde pas non plus sur celle de la fin, très brutale, où toute sa famille le roue de coups. Parce que la violence faite aux hommes, pour lui, c’est pas grave ? D’une certaine manière, l’auteur de cet article est au fond dans une logique assez « patriarcale » qui intègre l’idée (ou plutôt le constat) qu’une femme est plus fragile physiquement, et veut que la femme soit protégée plus que l’homme, et qu’un homme, un vrai, se doit de défendre les femmes, quitte à prendre des risques, voire se sacrifier. Ce sont bien les hommes que nos sociétés patriarcales envoient depuis la nuit des temps se faire massacrer sur les champs de bataille (« tu seras de la chair à canon, mon fils », un de nos grands privilèges historiques de mâles, la possibilité, pour le bien de nos sociétés, d’aller se faire découper en rondelles ou exploser par paquets de 100, de 1000, de 10 000 etc.) Dans notre culture et l’essentiel de nos récits, on apprend aux femmes à se protéger, aux hommes à risquer leur peau pour elles. Une conception « sexiste », certes, mais à laquelle j’adhère (tant pis si, dans leurs logiques, les féministes me voient pour cela comme un salopard d’oppresseur phallocrate). Mais ce n’est pas parce que je pense qu’il faut que les femmes soient mieux protégées que les hommes et que la violence faite aux femmes est plus grave que celle faite aux hommes que je juge un film en fonction de ce point de vue.

 

Veut-il par exemple dénoncer ces violences faites aux femmes ? Permettez-moi d’en douter. Car pourquoi faire de celles-ci un tel spectacle ? Et pourquoi en proposer un début de légitimation (la première est consentante, l’autre le méritait) ?

 

C’est là encore très simple, le début de légitimation est là parce qu’il permet d’accroître l’ambiguïté et le trouble du spectateur. Friedkin, justement, dans cette scène avec la jeune fille, ne tombe pas dans le cliché habituel, et c’est ce qui est intéressant. Ce qui fait qu’on est dans un film, pas un documentaire sur le viol et ses conséquences, l’auteur de l’article s’est clairement trompé de salle. Dans cette relation sexuelle, c’est la femme qui se met derrière lui, elle est à peu près consentante, et tout se fait de manière très lente et douce. Friedkin prend le contrepied de ce à quoi on aurait pu s’attendre, ce qui ne rend pas la scène moins dérangeante. Quant à la belle-mère qui « le méritait », la scène est tout aussi troublante pour le spectateur. D’un côté, on pourrait penser qu’elle mérite cette « punition », de l’autre, la scène est si longue et poussée vers l’absurde que cette femme passe ainsi de bourreau à victime.

 

On peut d’ailleurs s’interroger au passage sur l’utilité d’exhiber le corps de Juno Temple aux spectateurs lorsque Killer Joe lui ordonne de se déshabiller.

 

Eh bien interrogeons-nous, ce n’est là encore pas très compliqué : le fait de la montrer nue alors qu’il reste habillé, c’est un excellent moyen de symboliser et d’accroître sa vulnérabilité, et ainsi le rapport dominant/dominé. Ca ne lui plaît pas, à l’auteur de l’article, que Friedkin insiste sur le fait qu’il n’y a pas dans cette scène un rapport égalitaire, mais plutôt une relation dominant/dominée ?

 

Le film se fout royalement des conséquences qu’ont les viols sur celles qui en sont les victimes.

 

Ridicule. Killer Joe n’est pas un film sur le viol, ce n’est pas le sujet. Est-ce que lorsque dans un film, un personnage se fait tuer, sans que l’on ne voit après une scène d’enterrement, une famille en pleurs, puis l’histoire douloureuse cette famille sur les 10 ans qui suivent la mort de cet être cher, ça permet d’écrire « Le film se fout royalement des conséquences qu’a le meurtre sur les familles de victimes » ? Si, à chaque mort, dans un film ou une série, fallait se taper des scènes pleines de pathos sur la famille du disparu, on n’a pas fini de s’emmerder derrière nos écrans.

 

A chaque fois qu’un héros conduit dangereusement pour attraper un criminel et provoque des accidents, il faudrait intégrer un petit film de la sécurité routière sinon, c’est « se foutre royalement des conséquences qu’ont les accidents de la route » ? J’espère qu’on ne laissera jamais ces idéologues avoir une réelle influence sur la production artistique, sinon, c’est la mort de la fiction.

 

Un point de vue féministe sur le traitement du viol et des violences conjugales dans les films serait pertinent si, dans la majorité des œuvres de notre culture, on abordait ces sujets du point du vue du bourreau et que l’on en minimisait les conséquences. Mais ce n’est absolument pas le cas. Vous pouvez me citer beaucoup d’exemples de films ou de séries dans lesquelles on a ce type de dialogue :

« Tiens, au fait, hier, en rentrant chez moi, un type m’a violé… »

« Ah merde… le salaud… »

« Bah, ça va, c’est pas si grave, c’était juste un mauvais moment à passer. Et puis il a été sympa, il m’a ramené chez moi après… »

« Cool… »

Vous pouvez me citer beaucoup de films ou de séries dans lesquelles un héros positif bat sa femme et que l’œuvre le justifie, considère qu’il a raison de le faire ?

Non, évidemment. Chaque fois que vous voyez ou entendez parler dans un film ou une série de viol ou violences conjugales, le fautif est un horrible salaud, la femme une victime pour laquelle on a de la compassion. C’est normal, et c’est très bien comme ça. Dans les œuvres de notre culture, et ce depuis des lustres, un homme bon, c’est un homme qui aime, respecte et protège sa femme. C’est un homme qui ne viole pas. Est-ce pour autant qu’il n’y a pas (ou très peu) de viols et de violences conjugales dans nos sociétés ? Non, malheureusement. C’est donc qu’il ne suffit pas que les œuvres nous présentent quasi-systématiquement le viol et les violences conjugales comme « mauvais » pour éviter viols et violences conjugales. A l’inverse, ce n’est pas parce qu’une fois de temps en temps, un film dérangeant, subversif et qui s’adresse clairement à un public averti présente des scènes choquantes sans surligner un point de vue moral que cela va avoir des conséquences…

 

Jamais il n’adopte le point de vue des femmes.

 

Il n’adopte pas plus le point de vue des hommes que celui des femmes, à peu près tout le monde est logé à la même enseigne dans ce tableau très noir et désespéré de la nature humaine.

 

Mais c’est que nous ne sommes pas en présence de gens ordinaires, mais de sales ploucs du fin fond du Texas, de ces abrutis congénitaux de rednecks qui ne peuvent pas échanger deux phrases sans se gueuler dessus (à l’image de leur chien qui aboie constamment devant la caravane). Certes, ils sont violents et sexistes, mais c’est normal, puisque ce sont des bouseux !

 

Ce genre de dispositif est extrêmement commode pour les auteur-e-s et les spectateurs/trices de ce film, puisqu’il fait du sexisme le propre de la « classe inférieure » : le sexisme, c’est seulement quand on tue, on bat, et on viole les femmes, et ça y a que chez les « barbares » et les « arriérés » que ça existe, pas chez nous… Sauf que, dans les faits, les violences faites aux femmes ne sont pas moins l’œuvre des classes moyennes et supérieures que des classes populaires.

 

Il faudra un jour que quelqu’un se dévoue pour expliquer aux idéologues en tout genre qu’un film n’a pas pour vocation de présenter un tableau réaliste et exhaustif de la société. Il faudra un jour que quelqu’un se dévoue pour leur expliquer qu’une femme dans un film ne représente pas TOUTES les femmes, qu’un homme dans un film ne représente pas TOUS les hommes, qu’un noir ne représente pas tous les noirs, qu’un blanc ne représente pas tous les blancs, qu’un pauvre ne représente pas tous les pauvres, qu’un ouvrier ne représente pas tous les ouvriers etc. Heureusement, les artistes parient souvent sur l’intelligence des spectateurs. Ils se disent « je peux me permettre de faire de tel individu un connard, les gens ont suffisamment de jugeote pour comprendre que je ne fais pas pour autant de tous les individus de sa classe sociale / son sexe / sa couleur de peau des connards ». Malheureusement, ce pari sur l’intelligence du spectateur n’est pas toujours le bon, il y en a toujours qui ne font pas la part des choses entre « documentaires » et « œuvres de fiction ».

 

Si l’on avait la même « logique » que l’auteur de cet article, on pourrait étendre son discours à la représentation de la police. Pas une figure positive de flic pour « contrebalancer » le personnage de Killer Joe. Faut-il donc en déduire qu’un flic, selon Friedkin, ce n’est qu’un assassin pervers et sans scrupules ? C’est comme ça qu’il traite tous ces braves flics qui, pour un salaire médiocre, acceptent de mettre leur vie en danger pour protéger les innocents ? Mais que font les syndicats policiers ? Pourquoi ne crient-ils pas eux aussi au scandale ? Bref, on marche sur la tête en voulant prétendre faire de chaque personnage de fiction une représentation réaliste ou symbolique de tous les gens de sa catégorie.

 

Le film "fait du sexisme le propre de la « classe inférieure »".

 

De la pure malhonnêteté intellectuelle. J’ai vu le film deux fois, et je suis désolé, mais il n’est dit à aucun moment que le sexisme était le « propre de la classe inférieure », il n’est suggéré à aucun moment que les violences faites aux femmes dans ce film n’auraient pas existé dans des classes plus aisées. Il faut arrêter de faire dire aux films des choses qu’ils ne disent pas. Il aurait fallu que le film se passe chez les bourgeois ? Mais n’aurait-on pas dit alors que « le film fait du sexisme le propre des classes aisées » ? Ou alors il aurait fallu qu’en parallèle, Friedkin aille filmer des scènes de violence conjugales dans toutes les classes de la société ? C’est ça qui aurait contenté les féministes, leur montrer beaucoup plus de scènes de violences conjugales ? On tombe vraiment dans un grand n’importe quoi. D’autant plus que Killer Joe n’est pas un film sur le sexisme, le viol, les violences conjugales, leurs origines et conséquences, c’est pourtant évident, mais un portrait terrible d’une humanité sans repères, sans valeurs, une histoire de misère et de violence. On est dans les bas-fonds de l’humanité, et il était somme toute plutôt logique que l’histoire se déroule chez des individus qui sont aussi dans une misère économique, sociale et culturelle. Mais il n’est jamais dit dans le film que l’on a affaire à une famille de ploucs « comme les autres », le film joue suffisamment sur l’outrance, la transgression et le décalage pour que le spectateur doté d’un cerveau en état de marche comprenne qu’il n’y a ici pas de prétention réaliste. Mais bon, apparemment, il faudrait vraiment que l’on mette sur les affiches de tous les films de fiction « ceci n’est pas un documentaire ».

 

Tout s’explique donc. Voilà pourquoi ces personnages sont drôles. Ces abrutis sont drôles parce qu’ils n’ont même pas conscience d’à quel point ils peuvent être abrutis. En résumé, l’humour de ce film me semble donc être uniquement fondé sur le mépris des « ploucs », et utilise de surcroît ce mépris pour se dédouaner des interminables violences qu’il inflige aux femmes.

 

L’humour de ce film n’est pas « uniquement fondé sur le mépris des ploucs »… peut-être que ces « ploucs » ont amusé l’auteur de l’article… mais l’essentiel de l’humour du film est clairement pour moi dans le décalage et la transgression. On rit jaune, pas de bon cœur.

 

Du coup, j’ai l’impression que le film ne cherche pas vraiment à « expliquer » les violences qu’il met en scène, mais juste à en prendre plaisir en les regardant « de haut » (c’est-à-dire de la classe sociale d’« au-dessus »). D’ailleurs, au passage, je ne pense pas que ce film s’adresse aux classes populaires, je l’ai personnellement vu dans un cinéma « art et essai », et ce n’est peut-être pas un hasard.

 

Bien sûr, parce qu’il est clair que les individus des classes populaires ne mettent jamais un pied dans un cinéma « art et essai ». C’est marrant comme, si souvent, les mêmes qui bondissent face à la moindre utilisation de stéréotypes, ne remarquent pas qu’ils en utilisent tout autant quand ça peut les arranger.

 

Pour finir, je n’arrive pas à voir la fin du film autrement que comme une énième preuve que ce film n’a vraiment rien à dire, à part bien sûr que les ploucs sont vraiment d’incurables abrutis. En effet, ceux-ci sont tellement aliénés qu’ils retournent la violence sur eux-mêmes (les parents aident à tuer leur fils, la sœur tue son frère au lieu de tuer son violeur) en s’entretuant dans un final absurde et grandguignolesque.

 

Eh bien pour voir la fin différemment, il suffit juste de lever de temps en temps les yeux de ses œillères idéologiques, c’est un peu flippant au début, on perd ses repères habituels, mais tellement plus intéressant pour appréhender les œuvres dans leur complexité, leur ambiguïté, leur singularité. La fin du film, on arrive très bien à la voir autrement. Le film est un « jeu de massacre », dans l’excès depuis le début (rien que la première scène, pourtant, aurait dû le mettre sur la voie). Le voir comme une critique des « ploucs » ou des femmes c’est, à mon sens, passer complètement à côté du film, lui prêter des intentions qui ne sont pas les siennes. Le regard nihiliste, radical et provocateur de Friedkin embrasse bien plus que telle catégorie sociale ou tel sexe… Il n’y a pas dans ce film de « bons et de méchants », on n’est pas dans un film manichéen, tous ont leur part de responsabilité dans ce déferlement de violence. Attendre d’un film comme Killer Joe qu’il nous fasse la morale, nous surligne que le viol, c’est mal, c’est aussi con que d’attendre d’un film de Lynch qu’il distingue clairement ce qui tient de la réalité ou du fantasme, ou d’attendre d’une grosse comédie populaire avec Frank Duboscq des réflexions métaphysiques profondes et complexes.   

 

(L’auteur s’en prend ensuite aux critiques qui ont osé, les enfoirés, dire du bien de Killer Joe) Le choix du vocabulaire me semble ici particulièrement significatif : « fellation simulée avec un manchon de poulet ». Pourquoi ne pas parler de viol ?

 

Bah… peut-être tout bêtement parce qu’il s’agit bien d’une « fellation simulée avec un manchon de poulet » ? On ne peut plus appeler un chat un chat ? Il n’y a pas de choix de vocabulaire tendancieux ou orienté, juste une description exacte de ce que l’on voit à l’écran.

 

Inutile de toutes les passer en revue, on l’aura compris, aucune critique dans la presse française (à ma connaissance) ne questionne ni ne relève le savant mélange de sexisme et de mépris de classe qui cimente ce film.

 

Tout bêtement parce qu’ils ne cimentent pas le film, c’est surtout toi qui es obnubilé par cela et voudrait que tes obsessions structurent tous les films, toutes les représentations.

 

Peut-être le fait que les critiques français (comme le réalisateur) sont très majoritairement des hommes et des bourgeois y est pour quelque chose. Et peut-être que si les femmes (et surtout les femmes violées et battues) avaient un peu plus la parole, ce genre de films horribles aurait moins la côte dans l’intelligentsia française, et serait un peu plus questionné au niveau des représentations qu’il véhicule.

 

Mais oui, bonne idée, il n’y a qu’à créer dans les magazines de cinéma « la rubrique des femmes violées et battues ». Rubrique dans laquelle on trouverait des analyses de films garanties 100% écrites par des femmes violées et battues. Parce qu’évidemment, personne ne peut être réellement sensible aux malheurs, détresses, injustices faites à d’autres classes et d‘autres sexes que les siens, et à quiconque n’ayant pas traversé les mêmes épreuves. Ben ouais, en tant qu’homme blanc hétéro, vous pouvez me montrer tant que vous voulez des femmes noires lesbiennes se faire violer, cogner, brutaliser, tuer... je m’en tape. Comme tout un chacun, je suis incapable d’empathie avec quiconque n’est pas de mon sexe ou même de mon origine sociale. Ce qui signifierait donc que l’on est avant tout sensible dans la fiction à notre propre vécu et ce qui nous ressemble. Les deux plus gros succès mondiaux de ces 50 dernières années étant Star Wars et Avatar… ce sont donc les films les plus proches de ce que nous vivons ? Pour vous peut-être, mais pour moi non. Mon film favori étant Mulholland Drive, il semblerait en fait que je sois une femme américaine lesbienne et schizo. Cool.

 

Pourquoi est-ce que je suis fondamentalement opposé à ceux qui analysent les œuvres de cette manière ? Pour une raison qui tient en une phrase : au lieu d’essayer de comprendre ce que les œuvres nous disent, ils essayent de faire dire aux œuvres ce qu’ils veulent comprendre. C’est bien une forme de négation de l’art que de réduire les œuvres à des tracts politiques. Une œuvre, évidemment, est toujours porteuse d’une certaine forme d’idéologie et d’une culture, elle s’inscrit dans un contexte. On peut bien entendu proposer des analyses politico-sociales des œuvres. Encore faut-il le faire honnêtement. Et pour cela, il faut non pas tenter de calquer sa propre idéologie sur l’œuvre, donner les bons et mauvais points en fonction de son propre conditionnement idéologique, mais chercher ce que l’œuvre nous dit réellement. Petit exemple, l’auteur de l’article s’étonne du fait que Dottie tire sur son frère plutôt que sur « son violeur ». Mais où a-t-il vu que Joe était « son violeur » ? Dire de Joe qu’il est « son violeur », c’est n’avoir rien voulu comprendre au film, c’est avoir sciemment refusé d’en regarder toutes les subtilités et la complexité. D’un côté, Joe veut Dottie comme une « récompense », il veut qu’on lui offre cette fille sur un plateau, sans lui demander son avis… de l’autre, il ne la brusque ni ne la menace pas. Il se montre plutôt doux et prévenant avec elle. Quant à Dottie, elle a peur de Joe, elle ne veut pas, au départ, qu’on lui impose cet homme… mais elle se laisse séduire puis se laisse faire sans montrer de dégoût ni de rejet… De plus, elle a de l’affection pour Joe, peut-être même en est-elle amoureuse à certains moments. Elle refuse de partir avec son frère, qu’elle aime pourtant, parce qu’elle veut rester avec Joe. C’est en partie cette relation, très originale et déroutante, qui fait de ce film un film passionnant. Si l’on avait eu le méchant Joe violant et maltraitant la pauvre jeune fille victime, ç’aurait été beaucoup plus « commun », beaucoup plus prévisible. Au contraire, là, on tient quelque chose d’original, de fort, de troublant, de non-manichéen. Mais si les idéologues de gauche se mettent à reprocher à un film de ne pas être manichéen, de ne pas nous montrer qu’il y a clairement un bourreau et une victime, de ne pas nous faire de leçons de morale, où va-t-on ?

 

Si le site dont je critique les chroniques (je compte bien déconstruire aussi celle sur Django Unchained, tant je la trouve elle aussi délirante) ne se contentait que de relever les représentations des hommes et femmes dans les œuvres, sans pour autant distribuer les bons et mauvais points en fonction, je n’aurais pas été si critique. Mais ce qu’ils font là – comme bien d’autres le font d’une manière plus diluée dans leurs chroniques – touche à un point très sensible pour tout passionné d’art et défenseur de la liberté d’expression (et donc de représentation) des artistes. Ils font exactement la même chose que la droite moraliste d’antan, et, je le répète, ce qu'on ne peut accepter à droite, on ne peut l’accepter à gauche. Je pense même qu’au fond, ce type de critiques moralistes et idéologiques est plus dangereuse à gauche qu’à droite. Que les gens de droite jouent les vierges effarouchées face à une œuvre dérangeante, une œuvre qui ne pense pas « dans les clous », c’est normal, c’est un peu leur rôle, et, au fond, ça a eu bien plus souvent pour conséquence de pousser les artistes à encore plus de subversion et de politiquement incorrect par réaction. C’est un petit jeu entre artistes provocateurs et gens de droite… Les nouveaux moralistes de gauche veulent aussi jouer à ce jeu ? Ils veulent vraiment que, par provocation, les artistes s’amusent maintenant à faire des films très clairement sexistes, homophobes, racistes, juste pour les provoquer ?

 

Prenons un exemple général pour montrer à quel point ce type de critiques idéologiques est stérile, et à côté de la plaque. Imaginons une scène d’un film dans laquelle vous avez un comité d’administration d’une grande entreprise entièrement composé d’hommes blancs, et pendant leur réunion, on voit à travers la vitre une femme noire faire le ménage dans la pièce à côté. Bien entendu, les adeptes de ces critiques idéologico-moralistes ne manqueront pas de réagir, et de se scandaliser de cette représentation, nous disant qu’elle entretient les stéréotypes, qu’elle est sexiste et raciste blablabla. Sauf que cette même scène peut être considérée comme une scène qui montre bien une inégalité. Il en va de même pour toute analyse de stéréotypes dans les films : sont-ils là pour servir une idéologie dite « dominante », pour imposer dans les esprits de toute la société des représentations clichés et définir des rôles immuables, sont-ils là au contraire pour montrer une inégalité, ou tout simplement refléter une réalité ? Là encore, si ce n’est pas explicité clairement par le film, on ne peut le dire à sa place, il n’y a pas lieu de s’en servir comme tremplin idéologique.

 

Revenons maintenant à Killer Joe, et  essayons d’interpréter le rôle et la fonction du père. Que nous dit ce type lâche, complètement idiot et largué ? Que si le « pater familias » n’est pas à la hauteur, toute la famille part en couilles ? Voilà une interprétation dont s’empareraient sans réfléchir plus avant les féministes de ce site, pour continuer à taper sur le film. Sauf que cette interprétation est complètement arbitraire. On peut tout autant voir dans ce père une critique féroce du patriarcat, et de comment des hommes propulsés « chefs de famille » par convention sociale peuvent mener au désastre. Quelle interprétation choisir entre ces deux ? Aucune. Parce que le film lui-même ne le fait pas. Libre à chacun d’y voir ce qu’il veut, certes, mais pas de prétendre que c’est ce que nous dit le film. Ni de prétendre que le film fait l’apologie de telle ou telle idéologie, puisqu’il ne le fait pas.

 

Analyser les œuvres par des prismes idéologiques et les juger en fonction, on connaît, s’il y en a qui s’en sont fait la spécialité, ce sont les régimes totalitaires. Rien que ça devrait nous forcer à prendre un maximum de distance avec ce type de regard sur les œuvres.

 

Faire ce type d’analyse des œuvres, c’est extrêmement facile. Selon que vous ayez une légère impression qui vous fait dire que tel film est plutôt féministe, ou plutôt antiféministe, il suffit ensuite de prendre n’importe quelle représentation ou stéréotype « réaliste » pour le considérer comme un « instrument d’oppression symbolique », ou à l’inverse comme une « dénonciation légitime de stéréotype ». C’est au choix, selon votre humeur. Et des analyses comme ça, on peut en pondre des tonnes en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Elles reflètent beaucoup moins les films que l’idéologie de ceux qui les observent par ce biais.  

Ce qui est amusant, c’est que sous prétexte de combattre le sexisme, ils font des analyses complètement sexistes. Bien plus obsédés que le spectateur lambda par le sexe de tel ou tel protagoniste, et influençant ainsi tous leurs lecteurs, qui en viennent eux aussi à se focaliser là-dessus. Idem pour le racisme, les questions de classes sociales etc. Ce sont ces types de critiques, actuellement, qui conditionnent le plus le public à regarder les films sous ces angles, et à considérer qu’un noir ou une femme dans un film n’est pas avant tout un « être humain comme un autre », mais surtout un noir ou une femme. Avec l’habitude de ce type de regard, on crée une distance supplémentaire entre le spectateur et le personnage qu’il voit à l’écran.

 

Une œuvre d’art se juge principalement sur ses qualités esthétiques. Le style est primordial, pas le sujet, ni le message. Est-ce que l’œuvre est originale, est-ce qu’elle est bien foutue, est-ce qu’elle est complexe, cohérente, surprenante, efficace, intelligente, profonde, riche, subtile, crédible ? Voilà le type de questions à se poser pour juger de la qualité d'une oeuvre. Bien entendu, selon que l’on soit de gauche ou de droite, on peut être plus ou moins sensible à telle idéologie qui va parcourir l’œuvre. On peut d’autant plus apprécier une œuvre qu’elle concorde avec notre façon de voir le monde, notre regard sur la société. Et on peut parfaitement le dire et l’écrire. A partir du moment où l’on garde à l’esprit que ce n’est pas l’idéologie à laquelle se raccroche l’œuvre qui détermine sa qualité. Sinon, vous raisonnez comme les adeptes du totalitarisme. Les films avec Chuck Norris ne sont pas mauvais « parce qu’ils sont de droite », ils sont mauvais… parce qu’ils sont mauvais. Trop simplistes, trop bourrins, pas de véritable travail de mise en scène, rien d’intéressant dans le style. Mais d’un point de vue de pur divertissement, ils peuvent se voir et se défendre, il y en a quelques-uns, peut-être (j’en sais rien, je n’ai dû en voir qu’un ou deux… en mettant à part La Fureur du Dragon), qui fonctionnent pas trop mal dans le genre « film d’action musclé ». Evidemment, de la même manière, un film n’est pas bon pour la seule raison « qu’il est de gauche », qu’il est féministe ou contre l’homophobie. Juger un film en fonction de sa ligne politique, c’est un peu comme, avant d’aller voter, juger du programme des candidats en fonction de l’originalité de leur style littéraire.

 

Il y a au moins une chose que je ne trouve pas inintéressante sur ce site, ce sont des analyses « globales » de représentation stéréotypées. Par exemple la représentation de la femme à travers les mangas, celle des pères chez Disney… mais bon, je ne les ai pas lues, premièrement parce que Disney et les Mangas, ça ne m’intéresse pas, et ensuite parce que vu ce qu’ils écrivent sur les films et séries, je ne leur accorde pas beaucoup de crédit pour essayer d’analyser objectivement ces phénomènes. Peut-être que je me trompe, mais je crains, là aussi, qu’ils recherchent surtout ce qu’ils veulent bien trouver et qui correspond à leurs idéologies. Mais le faire d’une manière plus globale à travers un large corpus d’œuvres est déjà plus proche d’une observation pertinente de l’évolution des représentations et stéréotypes. Ce qu’on ne peut pas faire vraiment sérieusement en se focalisant sur une œuvre ou un auteur. Quand un auteur-réalisateur choisit fréquemment comme « méchant » de ses films une femme de pouvoir, ça ne veut en aucun cas signifier que c’est un horrible phallocrate pensant que les femmes de pouvoir sont mauvaises, peut-être a-t-il tout simplement eu une mère tyrannique, et c’est pour cela qu’il pense avant tout à une femme de pouvoir lorsqu’il écrit son personnage de « méchant ». Ce serait problématique si, dans notre culture, la grande majorité des personnages négatifs des films étaient des femmes de pouvoir, il y aurait là vraiment lieu de s’interroger. Mais ce n’est absolument pas le cas, le personnage négatif typique des films reste l’homme de pouvoir (et blanc). Faut-il que les masculinistes s’en émeuvent et demandent à ce que l’on ait une plus grande égalité entre personnages négatifs hommes et femmes ? Et que le MEDEF milite pour qu’on arrête de donner une image si négative des patrons de grandes entreprises dans les fictions ? Encore une fois, j’espère bien que non.

 

Les stéréotypes dans les films ne sont pas mauvais par nature. Tout dépend de ce qu’on en fait. Le problème de films dont tous les personnages sont très stéréotypés, c’est moins une question de « pression et norme sociales » que d’un manque d’imagination. Faut-il pour autant ne plus créer de personnages stéréotypés dans les films ? Non. Les stéréotypes sont essentiels dans notre culture (et dans toute culture). Ils permettent de fédérer le public, de caractériser rapidement un personnage sans avoir à s’étendre des heures sur sa psychologie et sa fonction dans le film. Et les féministes toujours prêts à sortir le bazooka dès qu’on parle stéréotype en oublient que le féminisme s’est lui aussi construit sur des stéréotypes, s’est lui aussi emparé de figures « clichés » pour toucher le public. Dans les films, on ne compte plus les personnages de méchants qui sont de riches hommes d’affaires froids, mauvais, corrompus, totalement égocentriques etc. Pourquoi ne pas combattre ce stéréotype-là, pourtant si présent ?

 

Utiliser des personnages stéréotypés peut être une excellente idée. Comme cela était le cas dans la première saison de Twin Peaks (n’oubliez pas, méfiez-vous des hiboux). Des bons très bons, des méchants très méchants, quelques personnages ambigus au milieu, mais ça fonctionne à merveille, alors que dans la saison 2, les personnages deviennent tous un peu plus ambigus, moins stéréotypés, mais c’est moins réussi. Pourquoi, parce que les stéréotypes, c’est mieux ? Non, mais parce que selon le contexte, ils peuvent être plus ou moins pertinents, et parce qu’il ne suffit pas d’intégrer une nouvelle dimension à un personnage pour qu’il soit plus intéressant. Les personnages très stéréotypés de la première saison de Twin Peaks permettent de donner une assise au spectateur, et d’oser aller ainsi encore plus loin dans l’étrangeté et l’angoisse avec ce décalage entre la petite ville apparemment tranquille où l’on a des repères bien marqués, et l’irruption du fantastique, de l’onirisme, de l’absurde et du mystère.

 

Ceux qui disent combattre les stéréotypes sexistes et racistes dans les œuvres pensent qu’ils luttent pour plus de richesse dans les personnages, mais ils se trompent totalement, ils ne font que réduire les possibilités. C’est toute une palette d’émotions, de situations que l’on s’interdit de traiter et d’explorer, sous prétexte qu’elles pourraient heurter telle minorité, amener les gens à penser que telle situation, tel rapport humain, entraîne forcément telle conséquence. Mais les artistes ne sont pas des assistantes sociales, et les œuvres ne sont pas des cours d’éducation civique. Encore heureux. On pourrait comprendre ce genre de critiques si le cinéma et les séries limitaient complètement le champ des possibles des femmes, des hommes, des noirs etc. en les réduisant à quelques fonctions clichés. Mais ce n’est pas du tout le cas. On ne compte plus, dans les séries, les rôles de femmes policières (commissaires, enquêtrices), avocates, médecins, politiques, et des rôles positifs de femmes compétentes.

Juger une œuvre en fonction des stéréotypes, c’est facile, mais ça ne mène en général à rien. Tout simplement parce qu’on peut faire dire à un stéréotype tout et son contraire. Un même stéréotype, dans un film, peut autant être considéré comme une manière de stigmatiser les individus de telle classe sociale / tel sexe / tel origine, ou comme le reflet d’une réalité, ou encore une forme de dénonciation des rôles stéréotypés qu’ont certains dans la société.

 

Un film doit-il retranscrire une réalité de la manière la plus crédible possible, en utilisant donc des stéréotypes, ou au contraire s’évertuer à les défaire ? La réponse est très simple : il fait ce qu’il veut. Il n’y a pas de bonne ou mauvaise solution face à cela, la seule chose qui compte, c’est « est-ce que le film est bon, ou pas ? » Nous ne vivons pas dans des sociétés totalitaires ou un petit groupe de personnes imposerait dans les fictions des stéréotypes rigides et limités. Y a-t-il en Occident un grave problème de représentation sexiste dans les œuvres, les femmes sont-elles réduites à des rôles de mères au foyer, d’épouses, d’assistantes sociales, de fragiles jeunes femmes et de maîtresses d’écoles ? Y a-t-il un cruel manque d’héroïnes ?  Un regard rapide sur les séries actuelles dont le personnage principal est une femme s’impose :

Cold Case et The Closer : Les héroïnes sont des enquêtrices

Engrenages : L’héroïne est commissaire de police. Inversion des « stéréotypes » chez les deux avocats : l’homme est doux, la femme est dure.

The Good Wife : L’héroïne est une brillante avocate

Homeland et Hunter : Les héroïnes sont agents secrets, bien plus compétentes que leurs collègues masculins.  

The Killing : L’héroïne est une femme-flic. Plus obstinée et douée que n’importe quel mâle.

Borgen : L’héroïne est chef du gouvernement. Elle prend quasiment toujours les bonnes décisions. L’autre personnage principal est une journaliste exemplaire.

Revenge : L’histoire d’une jeune femme qui va venger sa famille.

Mafiosa : L’héroïne dirige un clan mafieux. Et pas moins bien que ne le ferait n’importe quel homme.

Rizzoli & Isles : Série policière avec un duo de femmes.

Nikita : L’héroïne est une « tueuse pour une unité secrète du gouvernement ».

Damages : Une « jeune et brillante avocate », dans le cabinet d’une avocate implacable.

Body of Proof : L’héroïne est une femme médecin-légiste

Bones : L’héroïne est scientifique

Fringe : L’héroïne est agent du FBI

Grey’s Anatomy : Série hospitalière dont l’héroïne est une femme.

Scandal : L’héroïne est une « experte en relations publiques », « particulièrement réputée pour sa gestion des crises » et elle dirige une équipe d’avocats.

Séries auxquelles on peut ajouter True Blood, 30 Rock, Weeds… et pas mal d’autres, où les héroïnes sont des femmes, et ne sont pas moins positives, sympathiques, volontaires et compétentes que n’importe quel homme.

 

Prenons maintenant, parmi celles qui ont le plus de succès en France, 4 séries dont le héros est un homme :

The Mentalist, Castle, Dr. House, Dexter

Quoi de commun entre ces 4 séries ? Un héros masculin plutôt décalé, mais toujours sous l’autorité d’une femme. Et une femme positive et compétente (même si Maria LaGuerta, dans Dexter, est plus trouble).

 

Dans nos sociétés occidentales, quand hommes et femmes allument leur télé le soir pour regarder une série, ils n’ont aucune difficulté à tomber sur un programme où le personnage principal est une femme, et une femme plus compétente dans son domaine que n’importe quel homme. Alors où est le problème ? Où est le combat à mener contre un soi-disant « sexisme oppressant » qui dévaloriserait les femmes dans les fictions ? Faut-il, pour que ces nouveaux moralistes soient enfin satisfaits et pensent que leur « combat contre les œuvres » n’a plus lieu d’être, que tous les personnages principaux de séries et films soient des femmes ? Qu’on ne nous montre plus jamais dans une œuvre, un héros positif qui soit un peu macho ? Parce qu’on ne peut pas être un bon flic si l’on est un peu macho ? On tombe en plein dans un délire parano, alors qu’on ne compte plus ces séries dont l’héroïne est une femme compétente, ils s’attaquent violemment à Louie (ce pauvre Louie), pour en faire un horrible parangon du machisme / sexisme dans les fictions actuelles. C’est vous dire jusqu’où l’on peut aller dans l’absurdité quand on tombe dans les travers de ces analyses « genrées ».

 

Julie Lescaut, en voilà une bonne série. Une des premières (la première ?) série avec une femme commissaire de police. En plus, on a aussi droit à un personnage  de flic noir, peu habituel en France à l’époque. The Shield ? De la merde. Les 4 membres de cette brigade de Los Angeles sont 4 flics blancs hétéro-macho. Et les voyous qu’ils traquent sont essentiellement des noirs et des latinos. Voilà bien le genre de conneries auxquelles on arriverait si l’on jugeait les œuvres en fonction de leurs stéréotypes / sexisme. Alors qu’il est évident pour tout amateur de série qui ne se base pas sur ces éléments, mais sur les qualités réelles des fictions, que The Shield est un chef-d’œuvre, et Julie Lescaut, de la merde. Parce que The Shield est tellement plus déroutante, non-manichéenne, brillante, cohérente et complexe dans son évolution… une histoire digne d’une tragédie grecque face à un insipide produit télévisuel.

Avec leurs critères, quel regard porter sur les plus grands chefs-d’œuvre ?

 

Madame Bovary ? Bon, ok, l’héroïne est une femme, son personnage est plus intéressant que celui de son mari… mais voilà, comme par hasard, il faut que cette femme soit rêveuse, incapable de gérer ses émotions, et en vienne à se suicider ! Et elle ne peut envisager son bonheur que dans les bras d’un homme, comme si une femme ne pouvait être heureuse sans les hommes. Alors que son mari est un homme raisonnable et rationnel. Pourtant, au XIX°, beaucoup d’artistes, avant Flaubert, nous ont  présenté des hommes particulièrement sensibles, gouvernés par leurs émotions… alors pourquoi cette régression ? Pourquoi revenir en arrière et donner ces rôles stéréotypés à cette femme et cet homme ? Allez hop, Madame Bovary, poubelle. Une note ? 2/10. Je mets un point parce que c’est pas trop mal écrit, et un autre parce que le personnage principal est tout de même une femme. Suivant ? L’Odyssée d’Homère. Là, c’est direct 0. L’homme qui vit plein d’aventures palpitantes pendant que sa femme l’attend à la maison pendant 10 ans, c’est une monstruosité patriarcalo-phallocratique.

 

En résumé, c’est à peu près à tous les niveaux que se fourvoient ceux qui, sur ce site, comme chez de nombreux critiques, distribuent de bons et mauvais points aux œuvres en fonction de leurs attentes idéologiques et morales :

 

1. Confusion de l’œuvre comme « objet de culture et d’idéologie » et comme « objet esthétique »

Il est bien sûr possible – et même nécessaire – d’étudier les œuvres comme objets de culture et d’idéologie, mais cela doit se faire de manière neutre, objective, distanciée, anthropologique. On n’envisage pas qu’un anthropologue digne de ce nom revienne d’un séjour chez telle ou telle tribu en jugeant de la qualité de leurs récits et légendes  en fonction de sa propre idéologie. J’imagine nos « nouveaux moralistes » observant les pratiques culturelles d’une tribu : « Votre cérémonie de la lance et du serpent, c’est mauvais, trop phallique… par contre, la grande fête de l’œuf, ça c’est bien... »

Ces récits, comme tout récit de fiction, nous renseignent sur nos cultures, sur la manière dont nous nous représentons ou aimerions nous percevoir. Mais ces éléments ne sont absolument pas gages de qualité d’une œuvre.

 

2. L’erreur méthodologique

Partir d’une œuvre en particulier pour en déduire, en fonction de ses personnages, situations, stéréotypes, qu’elle impose une représentation normative de la société, c’est… absurde. Ça revient à livrer des analyses sociologiques basées sur des échantillons de 1 individu. Partons d’une des séries les plus connues, Dr. House. En utilisant le type de raisonnement et de logique qu’on trouve sur ce site, on serait en droit d’écrire : « Comme par hasard, ce médecin plus doué que tous les autres est un homme. Pourquoi ne pas avoir pris une femme pour le rôle ? Dr. House contribue à figer la société dans une représentation sexiste et archaïque où les hommes seraient forcément les plus compétents/géniaux/efficaces. On est encore dans une vision patriarcale rétrograde où c‘est l’homme qui guide les autres. » Mais dire cela n’a aucun sens, car les femmes ont largement de quoi trouver elles aussi des héroïnes de séries compétentes/géniales/efficaces, plus douées que n’importe qui d’autre dans leur domaine. Le professionnalisme, la compétence, l’intelligence, la volonté, le courage, la bonté ne sont la chasse gardée d’aucun sexe dans nos fictions contemporaines, hommes et femmes peuvent être parés de toutes ces qualités. Alors, auteurs en herbe, sachez que si ces nouveaux moralistes / idéologues imposaient leurs jugements dans la critique artistique, vous ne pourrez plus créer le moindre héros masculin plus compétent et doué que les personnages qui l’entourent sous peine de voir votre film ou votre série réduit à une lamentable propagande sexiste et phallocratique, une « violence symbolique » faite aux femmes. On pense que j’exagère ? Allez lire ce qui se dit sur ce site, c’est exactement le genre de raisonnements qu’ils tiennent à partir de cas singuliers. Que l’on trouve de nombreux équivalents féminins à ces héros, ils s’en foutent et l’occultent complètement, alors que c’est justement parce qu’on a des équivalents féminins dans d’autres œuvres que ces personnages masculins ne sont pas si normatifs.

Quant à prendre un film aussi dérangeant, provocateur et noir que Killer Joe pour en faire une illustration des normes et de la morale de notre société, c’est carrément délirant.

3. L’erreur interprétative

Avec ce type de critiques, on peut faire dire n’importe quoi aux œuvres, et à leur utilisation de « stéréotypes ». Prendre un acteur noir pour jouer un petit dealer, est-ce du racisme ou le reflet d’une réalité ? Chacun peut y voir ce qu’il veut. Il faudrait que le réalisateur prenne conscience qu’il s’adresse à un ramassis de crétins, et précise bien que ce n’est pas sa couleur de peau qui en fait un dealer, mais son origine sociale ? Et comment, en faisant, par exemple, subitement intervenir un personnage qui l’interpelle et lui permette de s’expliquer :

« Ah ah, un black qui deale, m’étonne pas, vous êtes tous des racailles, c’est dans vos gènes »

« Ben non, c’est juste que je suis dans la misère, j’ai pas beaucoup d’autres choix de m’en sortir, et nous, les noirs en France, sommes souvent de familles pauvres d’immigrés qui nous débrouillons comme nous pouvons, c’est un problème socio-économique avant tout… »

« Ah, ok, je comprends mieux, excuse-moi… »

Ca ferait peut-être plaisir à ceux qui disent combattre les stéréotypes dans les films, mais, franchement, ce serait ridicule.

Dans ce type d’analyse, on tourne en rond en permanence… on peut en pondre des tonnes, mais faire des films avec cette manière de penser la fiction, c’est absurde, et tout serait prétexte à critique. Même les meilleures intentions. Pour le prouver, j’ai écrit une petite saynète, que je mets à part, histoire de ne pas alourdir encore plus ce texte déjà long (le lien est à la fin de l'article).

Cet article sur Killer Joe, comme à peu près tous ceux que j’ai pu lire sur ce site, est bien la preuve du caractère complètement arbitraire de ce regard sur les œuvres. L’auteur y voit un film machiste qui entretiendrait et légitimerait des stéréotypes sexistes, alors qu’on pourrait tout aussi bien dire le contraire :

Le personnage de Joe, au départ, semble avoir la plupart des caractéristiques du héros américain « stéréotypé », un homme, un vrai, le mâle alpha, le cowboy solitaire, beau mec, sûr de lui, le symbole de la virilité… Mais que fait ce « mâle alpha », flic, qui plus est ? Il tue pour le compte de quiconque est prêt à le payer. Il ne sauve pas "la veuve et l'orphelin", il les flingue. Est-ce qu’en bon mâle alpha, il est capable de séduire et conquérir toutes les femmes qu’il désire ? Il désire Dottie, mais au lieu de la séduire « comme un homme », il fait un marché avec sa famille pour qu’on lui amène cette fille sur un plateau. Il a avec les femmes des relations sexuelles « viriles » ? Dans la première, il se fait doucement caresser par derrière comme il le demande lui-même, et dans la seconde, il prend son pied en imposant à la femme de sucer un manchon de poulet. Ca ressemble clairement plus à une certaine forme d’impuissance qu’à autre chose.

Le père de famille, en « bon père de famille », est la voix de la raison ? Il se fait manipuler du début à la fin, ne comprend rien à rien, n’est même pas scandalisé par le projet de son fils et y adhère très vite, et s’avère être le personnage le plus faible et lâche du groupe.

A partir de là, quiconque ayant un peu de bon sens ne peut que se dire que Friedkin s’amuse à faire voler en éclat les stéréotypes anciens du « héros viril » et du « père de famille ». Ca crève les yeux… sauf ceux dont les œillères sont tellement énormes qu’ils ne voient plus grand-chose d’autre que ce que leurs idéologies les autorisent à voir.

4. Le prisme idéologique et le moralisme

Les contributeur-e-s/trices (désolé, je ne suis pas encore tout à fait à l’aise avec cette novlangue) de ce site prétendent ne pas « regarder (les films) à travers un prisme déformant ou à plaquer sur eux des choses qui n’y sont pas »… alors qu’ils ne cessent de le faire ! Et ne pas s’en rendre compte, c’est inquiétant.

Qu’un individu isolé, sur son blog, sans aucune prétention sociologique, livre ses analyses de films ou séries en distribuant quelques bons points si l’œuvre conforte son idéologie, ou critique une œuvre parce qu’elle aurait un message trop « à droite » ou « à gauche » selon ses conceptions, c’est pas très grave. On comprend bien qu’il s’agit du point de vue subjectif d’un individu… mais c’est beaucoup plus problématique et dangereux lorsque ce sont des critiques de journaux « de référence » qui le font, ou lorsqu’on l’organise en « système idéologique d’appréciation des œuvres » comme c’est le cas sur le site dont il est ici question. Car on y valorise une intrusion de l’idéologie et de la morale dans la légitimation des œuvres.

Si l’on commence à rentrer dans ces logiques, on réduit considérablement le champ des possibles des œuvres. Comme dans le vrai cinéma de propagande des régimes totalitaires. Exemple : dans plusieurs de leurs articles se trouve critiqué le fait qu’une femme aurait un homme pour mentor, car une femme ne peut-elle apprendre seule, sans l’aide des hommes, ou au moins par une autre femme ?

Il faudrait donc que plus aucune femme n’apprenne quoi que ce soit d’un homme dans une œuvre de fiction ? Que plus aucun noir n’apprenne quoi que ce soit d’un blanc ?

Mais si c’est un homme qui a pour mentor une femme, n’est-ce pas une forme de propagande, une manière de nous faire croire que les femmes sont les détentrices du savoir et du pouvoir dans nos sociétés, alors que ce n’est pas le cas ? Que faut-il donc faire ? Que plus personne n’apprenne quoi que ce soit d’une autre personne ? Encore une fois, on tourne en rond, on se mord la queue, et tout cela ne mène à rien.

Contre ces limitations idéologiques, il faut au contraire demander aux œuvres qu’elles explorent le plus de directions possibles. Car quelle tristesse que d’attendre des œuvres qu’elles nous confortent seulement dans nos présupposés idéologiques et moraux, qu’elles nous montrent seulement ce que nous voulons bien voir. C’est de la négation de l’art, encore une fois, car une des plus grandes forces de l’art, une des qualités qui font des artistes et des auteurs des personnages indispensables de nos sociétés, ce n’est pas seulement qu’ils nous livrent ce que nous attendons, mais qu’ils fassent vaciller nos certitudes, qu’ils nous montrent ce que nous n’imaginions pas comme ce que nous ne voulons pas voir. Que les artistes nous bousculent, nous choquent, nous dérangent, nous surprennent. Qu’ils nous montrent ce qu’il y a de meilleur en nous comme ce qu’il y a de pire. Qu’ils nous montrent que les choses sont toujours plus complexes qu’on ne le pense. Ou qu’ils nous montrent qu’elles peuvent être bien plus simples qu’on l’imagine. Qu’ils ne nous prennent pas pour des gamins attardés à éduquer, mais pour des adultes capables d’explorer nos zones d’ombre sans avoir besoin d’une grosse pancarte nous disant où est le bien, où est le mal. Qu’ils utilisent les stéréotypes, qu’ils jouent avec, qu’ils les redéfinissent ou qu’ils les nient. Qu’ils nous fassent rêver ou nous montrent la réalité la plus sordide. Et, surtout, qu’ils ne réduisent pas leur rôle à celui de porte-parole d’un parti politique, d'un gouvernement, profs d’éducation civique, curés ou éditorialistes.

Mieux vaut 1000 fois un William Friedkin qui nous balance une bonne grosse claque qu’un putain de téléfilm sermonnant de France 2. Et c’est comme ça que j’aime à voir la fin de Killer Joe… tout reste ouvert, et que Dottie fasse ce qu’elle veule ! Qu’elle se barre avec l’autre psychopathe et devienne une bonne mère au foyer et fasse un grand bras d’honneur aux féministes, si ça lui chante. Ou qu’elle descende Joe et son père, ces connards de parasites mâles, et aille vivre avec une femme. Qu’elle les bute tous, qu’elle ne bute personne, ou qu’elle se tire une balle dans la tête, si c’est son choix. « Le réalisateur va même jusqu’à couper brutalement la dernière scène, laissant ainsi le public dans l’incertitude quant à l’issue de l’histoire, comme s’il avait besoin de cet artifice « branché » pour cacher le vide intersidéral de son scénario. » Mais quelle vision étriquée de cette fin, qui est au contraire remarquable… Cette pauvre Dottie a été instrumentalisée et baladée par tout le monde depuis le début du film… et là, pour UNE fois, c’est elle qui décide, c’est elle qui a le choix. Cette conclusion de Friedkin n’est pas un « artifice branché », elle est au contraire d’une grande profondeur, il laisse tellement le choix à Dottie que même lui se refuse à l’instrumentaliser, et refuse ainsi que nous l’instrumentalisions pour en faire l’égérie de telle ou telle cause. Désormais, son choix n’appartient qu’à elle et elle seule, pas même au réalisateur ou au spectateur. Et c’est comme ça que nous devrions voir l’art : nous cherchons à l’instrumentaliser à des fins morales, à le faire rentrer de force dans des carcans idéologiques, mais il est bien plus libre, complexe, et ouvert aux interprétations multiples que ne le pensent tous les idéologues… Voilà pourquoi je ne peux que m’opposer à ces nouvelles « chasses aux sorcières » (ou plutôt, maintenant, aux sorciers) qui visent l’art et les œuvres de fiction.

 

En complément : L'enfer est pavé de bonnes intentions

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Published by G.T. - dans Cinema
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