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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 15:55

henri_dutilleux.jpgAprès Ray Manzarek il y a quelques jours, c’est au tour d’Henri Dutilleux de nous quitter cette semaine. Honte sur moi, il a fallu qu’il décède pour que j’en parle ici. Je ne manque jamais une occasion de taper sur la musique française (rock, rap, chanson), mais je ne mets même pas en valeur nos vrais grands artistes. Et Dutilleux était de ceux-là, un des plus remarquables compositeurs du XX° siècle.

Pour un compositeur mort à 97 ans, il laisse une œuvre étonnamment succincte. Mais peu importe la quantité lorsqu’on a une telle qualité.

 

 

 

 

La fin du règne de la tonalité dans la musique (enfin, dans la musique dite classique, les musiques populaires sont restées tonales) a entraîné l’apparition de nouvelles écoles, de nouvelles méthodes de composition et de nouveaux systèmes. Parfois passionnants, mais, comme tout système, toujours un peu rigides. Dutilleux, lui, n’était pas un homme de système, de clan, il a toujours tenu à son indépendance et, surtout, à l’indépendance de sa musique. Si le terme n’était pas sujet à controverse (et à des interprétations négatives), on pourrait, afin de mieux aider à cerner l’art de Dutilleux, parler de « musique pure ». Au-delà des modes, des écoles nationales et stylistiques, des cadres préfabriqués, d’une volonté d’imposer un sens extra-musical aux œuvres. Une musique pure, une musique libre :

-          Il est dans la continuité de Debussy, mais on ne peut le réduire à cette filiation, il a son propre style et son propre univers. Une de ses œuvres les plus accessibles et appréciées est la Sonatine pour flûte et piano (1943), mais il était gêné par le succès de cette œuvre très debussyste et « française », lui qui ne voulait pas être rattaché à une école nationale.

Sonatine pour flûte et piano :

 

-          Il a emprunté plusieurs de ses titres d’œuvres à des poèmes, des tableaux… mais il ne croyait pas en la musique « à programme », ou « à message ». Chercher à enfermer la musique dans une signification précise allait à l’encontre de ses conceptions, et on ne saurait lui donner tort. Le plaisir du son plutôt que le confort du sens.

La musique de Dutilleux n’est pas une musique austère, elle est poétique, sensuelle et onirique. Pour autant, ce n’est pas une musique facile et accessible, elle est aussi riche, exigeante et complexe. Mais elle n’est pas autant élitiste que celles de de bon nombre de compositeurs contemporains. Tout auditeur un minimum aventureux, même s’il connaît mal la musique « savante » contemporaine, peut se laisser séduire et emporter par les œuvres de Dutilleux. Une musique qui se vit comme un rêve et demande à ce que l’on s’y abandonne pleinement. Ce n’est pas de la « musique française », de la « musique atonale », mais un univers onirique envoûtant et transcendant…

Trois œuvres de Dutilleux que je vous recommande particulièrement :

Timbres, Espace, Mouvement, pour orchestre ou « la Nuit Etoilée » (1978) (en deux parties) : 

 

Sans doute l’œuvre que je préfère de Dutilleux, difficile de trouver musique plus onirique et même cosmique que celle-là…

Symphonie n°1 (1951)

Sa 2° symphonie est considérée comme sa meilleure, son style y est plus affirmé que dans la première… mais j’ai un grand faible pour cette première symphonie (malgré le sublime Andantino de sa 2°), une de mes symphonies de chevet. Une des symphonies les plus saisissantes du XX° siècle, magistrale de la première à la dernière note :

   

Métaboles, pour orchestre (1964) : 

 

Et si vous en voulez plus – comment ne pas en vouloir plus – vous ne pourrez passer à côté de ses deux autres chefs-d’œuvre que sont sa 2° Symphonie et son Concerto pour Violoncelle « Tout un monde lointain… » (Un magnifique titre d’œuvre, tiré d'un vers du poème La Chevelure de Baudelaire « Tout un monde lointain, absent, presque défunt »)

Dutilleux – Symphonie n°2, « Le Double » (1959) (album comportant aussi Métaboles et Timbres, Espace, Mouvement)

Dutilleux – Tout un Monde Lointain… (1970)

"Tout un monde lointain", peut-être l'expresison qui résume le mieux l'oeuvre de ce très grand compositeur... 

Henri Dutilleux sur Wikipedia

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 12:36

Ray-Manzarek.jpgDifficile d’être plus rock’n’roll que Jim Morrison, difficile de l’être moins que son acolyte Ray Manzarek. Du moins, dans l’imagerie rock. D’un côté le chanteur extraverti, sauvage, provocateur, sulfureux, tourmenté… de l’autre, le claviériste à lunettes, calme et discret, grand type tout fin, et formé au classique.

Imaginez Manzarek au chant, et Morrison assis derrière le clavier, les Doors, avec le même répertoire, auraient été un tout autre groupe, et n’auraient jamais pu exercer une aussi grande fascination sur la jeunesse de l’époque.

Etre claviériste dans le milieu du rock, c’est déjà partir avec un très gros handicap. Pourtant, dans les années 50, Jerry Lee Lewis avait su prouver qu’il était possible de jouer du piano en étant furieusement rock’n’roll, mais ensuite, les claviers ont toujours été associés à quelque chose d’anti-rock. Même si, évidemment, il y a  quelques exceptions (ne manquez pas d’aller voir mon camarade le Reverend Frost s’il joue par chez vous, il saura vous réconcilier avec le fait que rock + clavier n’ont rien d’incompatible).

En général, dans un concert rock, lorsqu’un musicien pose sa guitare pour s’asseoir derrière un piano, c’est le moment de lui balancer au visage tout ce qui traîne (bouteilles de bière, mais tout objet contondant pourra aussi bien faire l’affaire). Si, à ce moment, tout le monde allume son briquet au lieu de s’en servir comme projectile, c’est que vous n’êtes définitivement pas dans un concert de rock…

Le problème du clavier dans le rock est triple :

1.      L’origine sociale. Un claviériste, c’est toujours suspect. Il est fort probable qu’il vienne d’une famille bourgeoise où il pouvait disposer d’un piano chez lui. Et de parents lui payant des cours, voire le conservatoire. Un vrai musicien rock, dans l’imaginaire collectif, c’est un marginal plus ou moins autodidacte qui commence la musique en se payant une petite guitare cheap. Il est bien plus facile d’apprendre seul à jouer du rock à la guitare qu’au piano. Pourtant, on connaît dans l’histoire du jazz de grands pianistes issus de ghettos, alors que des gosses de riche se font payer des guitares électriques hors de prix par leurs parents.

2.      La posture. Le guitariste est debout, libre d’aller et venir sur la scène, la claviériste reste sagement assis derrière son instrument (depuis l’insupportable chanson de Michel Berger, il est impossible, en France, de jouer du piano debout sans qu’on se foute de votre gueule).

3.      Le son et les possibilités de l’instrument. Le piano est bien plus adapté pour les harmonies riches, subtiles, pour le classique et le jazz, alors qu’une guitare électrique vous permet de jouer beaucoup plus en triturant vos notes. Si Hendrix avait été pianiste, l’histoire du rock n’aurait peut-être pas été la même…  

Débarquer dans un concert rock et voir un clavier sur la scène, c’est plutôt mauvais signe, l’impression que vous n’aurez peut-être pas votre dose d’intensité et de sauvagerie rock, le clavier étant utilisé en général pour adoucir, enrichir les harmonies… ou partir dans un lyrisme pompier rédhibitoire.

Là, vous vous dîtes que comme article en hommage à Ray Manzarek (qui vient donc de nous quitter à 74 ans suite à un cancer),  j’aurais pu trouver mieux. Non seulement je ne parle quasiment pas de lui, mais en plus je m’étends sur le problème du clavier dans le rock… Sauf que c’est justement parce qu’il est compliqué d’y intégrer un clavier - la porte ouverte aux ballades mielleuses et dérives prog pompeuses - que Manzarek a d’autant plus de mérite, lui qui a su intégrer le clavier en tombant relativement peu dans ces écueils. Notamment par un jeu assez bluesy, rythmé, nerveux. Un des meilleurs exemples, et une des meilleures réussites d’intégration d’un clavier dans un morceau rock, c’est Break on Through (To the Other Side) :

 

 

 

Je ne vais pas vous faire une bio de Manzarek, vous en trouverez par ailleurs, cf. wikipedia. La meilleure manière de lui rendre hommage, de mon point de vue, c’est de vous inciter à écouter avec attention sa partie de clavier sur Break on Through pour bien montrer que lui a su (ce qui n’est vraiment pas donné à tout le monde) faire du clavier un instrument rock intéressant et crédible. Et, surtout, vous replonger dans ce qui est pour moi une des meilleures parties de clavier de l’histoire de la pop et du rock, celle de Riders on the Storm. Cette chanson est un vrai chef-d’œuvre et un modèle, si loin au-dessus de toutes les ballades tire-larmes pour midinettes que le rock nous a trop souvent infligé. Pour rendre hommage, vous aussi, au grand Ray, rien de mieux que d’écouter Riders on the Storm en vous focalisant sur cette remarquable partie de clavier :

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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 13:10

Chose promise, chose due, après Killer Joe, voilà ma « critique de la critique » de Django Unchained… mais, rassurez-vous, c’est la dernière (à moins qu’ils n’osent s’attaquer à Lynch ou Cronenberg, là, je ne pourrais résister). Il m’était difficile de ne pas répondre à celle-là pour de multiples raisons :

1.    J’ai vraiment aimé le film, et Tarantino est un de mes réalisateurs favoris

2.    L’histoire des noirs américains et la question de l’esclavage me tiennent particulièrement à cœur (c’est dû à ma passion pour les musiques noires américaines : blues, jazz, soul, rap)

3.     Il ne s’agit là pas encore de me « payer » l’auteur d’un article, de taper dessus pour le plaisir, loin de là, je n’ai absolument rien contre elle, qui est peut-être la personne la plus sympathique au monde, c’est pas le problème, mais contre ce discours, cette manière de descendre les œuvres en leur faisant dire des choses qu’elles ne disent pas (voire pire, en leur faisant dire l’inverse de ce qu’elles nous proposent).  

Je reconnais au moins une chose à l’auteure de cette chronique : elle prend quelques précautions oratoires – ce qui n’est pas toujours le cas sur ce site et chez les critiques qui intègrent leurs idéologies et morales dans leurs jugements. Mais ce n’est pas une excuse non plus, ce n’est pas parce que l’on prend quelques précautions oratoires que l’on peut se permettre de balancer après des horreurs sur les œuvres et leurs auteurs. Enfin, si, bien sûr, on peut en « théorie » se le permettre, nous sommes dans un pays libre… mais faut alors pas s’étonner qu’en retour certains comme moi usent aussi de leur liberté d’expression pour dire ce qu’ils en pensent…

L’article sur le site Le Cinéma est Politique. 

Je vous en livre de gros blocs de texte (à peu près tout l'article), il faut le lire pour le croire :

Pour revenir à Tarantino, celui-ci fait donc un film ayant pour personnage central un noir et se déroulant dans un contexte esclavagiste, mais de son point de vue de blanc (ce qui a à mon avis des conséquences concrètes sur les représentations véhiculées par le film, comme je vais l’expliquer plus loin). Il utilise donc en quelque sorte son statut de blanc/dominant (qui lui donne la possibilité de faire ce film). Plus ou moins conscient de ce problème dans lequel il est pris, il prend bien soin de finir sur la victoire incontestée du noir sur les blancs, en se faisant même tuer lui-même (en tant qu’acteur) par le héros noir dans le film, de la même manière que Schultz meure par dégoût viscéral de l’esclavage après avoir utilisé Django.

Curieuse manière de voir les choses, tout de même… Tarantino est le fils d’un musicien et acteur amateur italo-américain, et d’une infirmière d’origine irlandaise et cherokee. Son père a quitté sa mère avant sa naissance, et elle s’est remariée avec un pianiste de bar. Il n’est pas issu d’une famille de blancs privilégiés et « dominants », ni apparemment de blancs qui auraient pu être des esclavagistes américains. Et que je sache, il n’est pas juif… pourtant, il ne me semble pas que dans Inglourious Basterds, on l’ait vu ressentir le besoin de se faire exploser en costume nazi (quoi que ça l’aurait sûrement amusé).

Penser que Tarantino ressente vraiment une gêne, ou de la culpabilité parce qu’il s’empare d’une histoire dramatique qui n’est pas celle de ses origines me semble assez surréaliste. De toute façon, quand on a vu tous ces films, on a beaucoup de mal à l’imaginer se sentir coupable ou gêné de quoi que ce soit… s’il se fait exploser dans le film, il y a bien plus de chances que ce soit parce que… ça le fait marrer !

Mais bon, admettons… ce qui est le plus dérangeant dans ces propos, c’est l’idée qu’un blanc qui fait un film qui traite de l’esclavage est problématique en soi. On pourrait alors en dire autant sur son précédent film, et se demander s’il est problématique qu’un non-juif fasse un film sur le nazisme et la revanche d’une juive… et si demain un réalisateur français blanc va voir un producteur pour lui proposer un film sur la colonisation, est-ce qu’il serait normal que le producteur réponde « le film a l’air très bien, mais c’est tout de même un problème que tu sois blanc, t’es de la couleur des colonisateurs, il nous faut un maghrébin pour le réaliser… » Je sais pas vous, mais pour moi, il est là le racisme, même s’il se nourrit de « bonnes intentions ». Sinon, est-ce qu’il faudrait trouver « problématique » qu’un noir ou un maghrébin veuille réaliser un film sur la révolution française ? J’espère bien que non.

Nous sommes au XXI° siècle, il me semble que quelle que soit la couleur de sa peau, chacun peut se considérer comme légitime pour faire une œuvre se déroulant dans n’importe quelle civilisation et à n’importe quel moment de l’histoire.    

La première chose qui me gêne, c’est la relation entre Schultz et Django. Au début, Django n’est rien. Schultz l’affranchit et l’éduque, en lui apprenant à tirer au revolver, mais surtout en l’initiant à la grande culture et en lui apprenant à parler. La différence est grande entre le Django du début qui peine à aligner 3 mots, et celui de la fin qui discourt élégamment avant de tuer Stephen (Samuel L. Jackson). L’émancipation passe donc par le blanc. Lui seul permet au noir d’acquérir les moyens de sortir de sa condition de dominé. Ce schéma me semble éminemment problématique dans la mesure où il assigne les noirs à une dépendance vis-à-vis des blancs jusque dans leur émancipation. Quand on pense qu’il est mobilisé par un blanc (Tarantino), j’ai du mal à ne pas y voir la réactivation d’un bon vieux fantasme de domination, puisque le blanc se fantasme indispensable aux noirs et pouvant seul leur permettre de conquérir leur liberté.

Schultz n’est pas un représentant du pouvoir blanc dominant, et sûrement pas des esclavagistes, c’est un marginal, un chasseur de primes. Une des bonnes idées du film, c’est cette ambiguïté de Schultz, qui certes libère Django, mais lui dit qu’il a besoin de son assistance pour un travail… ce qui permet de faire en sorte que Schultz ne soit pas le sauveur héroïque et désintéressé à qui Django serait éternellement redevable, mais surtout un type qui lui propose un deal.

Sûr que Schultz aurait dû dire à Django : « Désolé mon gars, j’peux rien t’apprendre, ce serait me considérer, moi, blanc, comme indispensable aux noirs pour leur émancipation… démerde-toi ! »

On a un type né du bon côté de la barrière, l’autre, non. Faut-il considérer comme problématique dans une fiction que celui qui est né du bon côté de la barrière, qui a la culture et le savoir, en fasse profiter celui qui est né du mauvais côté ?

Un blanc ne devrait plus jamais apprendre quoi que ce soit à un noir dans un film, sous peine de voir le réalisateur taxé de racisme ?

Il aurait fallu que Django apprenne autant de choses à Schultz que Schultz à Django ? Ce serait nier complètement la réalité de la déculturation des esclaves. Les esclavagistes ont sciemment séparé les familles, les individus de mêmes ethnies, pour ne pas qu’ils parlent leur langue d’origine (tout simplement pour qu’ils ne puissent comploter pour se rebeller, ou se fédérer en communautés). Ce qui compte pour Django, c’est qu’on lui donne des codes, des clés pour mieux s’insérer parmi les blancs et ainsi délivrer la femme qu’il aime. Et qui de mieux qu’un blanc pour l’initier à la culture des blancs ? Il aurait dû dire à Schultz : « pas question que j’apprenne votre culture par un blanc, il faut que je trouve un noir pour cela » ?

Et encore, la scène la plus forte dans l’apprentissage de Django, ce n’est même pas une scène où il apprend des éléments qui vont lui servir à mieux s’insérer parmi les blancs, c’est celle où Schultz lui parle du mythe de Siegfried et Brünnhilde (parce que la compagne de Django s’appelle Broomhilda). Est-ce là une insupportable scène de « domination culturelle » où un salopard de blanc étalerait sa culture blanche devant un pauvre noir inculte et fasciné par le savoir du « maître blanc » Absolument pas, il faudrait être atteint de paranoïa aiguë pour voir les choses de cette manière. On a ici au contraire une très belle scène qui en dit beaucoup sur la transmission, la culture… et l’antiracisme, justement. Car ce qu’apprend là Schultz à Django, ce n’est pas un élément important qui va lui permettre de mieux s’insérer chez les blancs. A cette époque-là (1858), rares étaient les américains blancs qui connaissaient cette histoire ou pouvaient s’y intéresser (et Wagner est loin d’avoir terminé sa tétralogie et de remettre ces mythes aux goûts du jour). Une belle métaphore de l’art et de la culture, car ce que dit Schultz à Django ne lui servira à rien de concret a priori, ça n’a pas d’utilité directe. Mais c’est sans doute la chose la plus importante qu’il va lui apprendre, car cela permet à Django de s’identifier, de trouver un modèle qui lui donne espoir, l’inspire, et lui fasse penser que tout est possible. Une très belle scène « antiraciste », sur l’universalité de la culture, des mythes, des récits… où comment un esclave noir du XIX° va se réapproprier un héros de la mythologie nordique. Alors peut-être que les prétendus antiracistes auraient trouvé plus « correct » que Schultz, l’allemand, apprenne à Django un mythe africain… ou, mieux encore, qu’un noir vienne instruire Django sur les contes et légendes d’Afrique afin qu’il en trouve un qui illustre sa situation… à mon sens, cela aurait au contraire été plus « raciste » s’il fallait regarder les œuvres par le petit bout de ce genre de lorgnettes…

Cette scène en elle-même est la meilleure réponse que l’on puisse donner à tous ceux qui scrutent les œuvres de cette manière inquisitrice, qui sont obnubilés par les couleurs de peau, sexes, origines sociales des personnages… Django se fout que Siegfried soit un héros scandinave des temps reculés, il se fout que ce soit un blanc qui lui raconte cette histoire, le plus important, c’est que cette histoire lui parle, c’est que cette histoire lui donne du courage, de la force, de la fierté et de la volonté. Et tout comme Django se rêve en Siegfried, Tarantino peut bien se rêver en Django… 

On peut penser aussi aux noirs américains qui se sont réappropriés l’Ancient Testament, dans les negro spirituals puis le Gospel, avec comme parfait exemple Go Down Moses, qui leur a permis de s’identifier aux israéliens opprimés par les égyptiens :

When Israel was in Egypt's land

Let my people go

Oppressed so hard they could not stand

Let my people go

Go down, Moses, way down in Egypt's land

Tell old Pharaoh, Let my. people go.

Etc.

L'incontournable version de Louis Armstrong :

 

Je ne néglige pas pour autant, bien entendu, l’importance de la couleur de peau… évidemment que les noirs américains, lorsque tous les films qu’ils pouvaient aller voir au cinéma mettaient en scène un héros blanc, avaient envie de voir aussi des héros noirs, et surtout des films parlant de leurs communautés. Alors ils ont fait des films allant dans ce sens, la fameuse Blaxploitation des années 70, dont Tarantino est depuis toujours un grand fan.

C’est bien là où est le véritable antiracisme dans la culture, il n’est pas du côté de ceux qui s’obstinent à voir dans un acteur noir une représentation de tous les noirs plutôt qu’un être humain comme un autre, il n’est pas du côté de ceux qui trouvent « problématique » qu’un blanc parle de l’esclavage des noirs. L’antiracisme est bien plus du côté d’un Tarantino nourri aux films de la blaxploitation comme ceux de la nouvelle vague française ou du cinéma asiatique de kung fu, d’un Tarantino très pote avec les mecs du Wu-Tang, rappeurs noirs américains des ghettos, eux aussi pourtant grands amateurs de films de kung fu, et qui ont même construit leur imagerie autour de cela.   

Le deuxième point qui me pose problème est le personnage de Stephen, le serviteur noir zélé du grand méchant blanc. Parce qu’au final, le méchant le plus terrifiant n’est pas Calvin J. Candie (Leonardo di Caprio), mais bien Stephen. C’est lui qui démasque Django lorsque celui-ci vient libérer sa femme, et c’est entre Django et lui qu’a lieu le duel final. Alors je ne dis pas que des personnes comme Stephen n’ont pas existées historiquement, et qu’être noir et servir à la fois la cause des dominants est impossible. Mais faire d’un noir le grand méchant du film me semble tout de même assez problématique. En effet, quand on regarde bien comment se résout le film, on a deux affrontements majeurs : celui entre Schultz et Candie, et celui entre Django et Stephen. C’est-à-dire un duel entre blancs, puis un entre noirs, avec dans les deux cas un défenseur de l’esclavage et un opposant. Du coup, la dimension « raciale » de l’oppression se dilue. L’esclavage ce n’est plus vraiment les blancs qui exploitent les noirs, mais les pro-esclavagisme contre les anti-esclavagisme (qu’ils soient blancs ou noirs). Et en faisant du duel final, un duel noir VS noir, j’ai l’impression qu’on laisse planer l’idée que l’esclavagisme pourrait être au fond en dernier lieu un problème que les noirs auraient à régler entre eux, et qui ne concernerait les blancs que de manière périphérique. Alors évidemment, je caricature ici, car les blancs sont omniprésents pendant tout le film, et Django en allume un bon paquet. Mais cette figure de noir diabolique comme ennemi ultime me semble tout de même assez nauséabonde.  

Nauséabonde, carrément. C’est violent, comme terme. Surtout quand il est profondément injuste. Car faire d’un noir le « grand méchant du film », ce n’est pas du « racisme » ou un « point de vue de blanc », c’est au contraire ce que l’on pourrait estimer être un « point de vue de noir », s’il fallait vraiment chercher le point de vue en fonction de la couleur de l’observateur. Si demain une race extra-terrestre nous envahit et nous réduit en esclavage (flippez pas, c’est un exemple… disons après-demain). Imaginez donc que certains humains acceptent de collaborer avec eux pour nous surveiller, nous faire bosser comme des chiens et manier le fouet. Pour qui allez-vous éprouver le plus de haine ? Ces extra-terrestres, ou les humains qui vous trahissent ? En général, on déteste encore plus le traître que le dominant.

Dans la communauté noire américaine, il est une insulte particulièrement violente, c’est être traité « d’Oncle Tom ». Le roman La case de l’Oncle Tom (1852) est l’œuvre d’Harriet Stowe (féministe et abolitionniste), et ses personnages de noirs plutôt sympathiques comme les conditions déplorables de leurs vies d’esclaves ont véritablement ému le public et ce roman a ainsi joué un rôle important dans le changement des mentalités et l’abolition de l’esclavage aux EU. Tout le monde aime le brave Oncle Tom… tout le monde, sauf les noirs. Car l’Oncle Tom, malgré toutes les bonnes intentions de l’auteur, ce n’est au fond qu’un noir soumis et un noir qui accepte la domination des blancs, un noir qui aurait voulu être blanc. Et le personnage de Samuel L. Jackson est évidemment un Oncle Tom. Soumis, obséquieux et mielleux avec ses maîtres blancs, jouant le rôle qu’on lui demande de jouer, c’est « le bon nègre »… du point de vue des blancs… Et ce que fait Django ici, c’est de réaliser un grand fantasme des noirs américains, filer une putain de raclée à cet enfoiré d’Oncle Tom. Alors où est le mal ? Il y aurait eu lieu de s’interroger si c’était l’Oncle Tom qui tirait les ficelles, qui manipulait DiCaprio. Mais ce n’est en aucun cas ce que nous dit le film, DiCaprio est très clairement l’effroyable oppresseur blanc, le dominant qui impose sa loi et théorise l’infériorité des noirs, l’Oncle Tom n’est que celui qui obéit aux ordres, en serviteur trop zélé des blancs. Interpréter tout ça comme le fait que l’esclavage ne regarderait les blancs que de manière périphérique, c’est… absurde. De plus, le film ne prétend absolument pas être une métaphore de l’esclavage, ce n’est même pas un « film sur l’esclavage », c’est… du Tarantino. Tout comme Inglourious Basterds n’est pas un film « sur le nazisme » ou « sur la shoah », c’est du Tarantino. On aime ou on n’aime pas, mais en livrer des interprétations aussi déplacées, j’ai du mal à comprendre le but.

Autre point : le fait de faire de Django une exception. L’idée de l’exceptionnalité de Django vient au départ de Candie qui avance la thèse selon laquelle que parmi la masse des « nègres » inférieurs il existerait des exceptions, quelques « nègres » capables de s’élever à un niveau supérieur, « un nègre sur 10000 ». Django reprendra cette idée à la fin lorsqu’il achèvera Stephen, en disant qu’il est « le nègre sur 10000 ». Les noir-e-s ne s’émancipent pas ensembles contre l’oppression qu’illes subissent en tant que groupe. Mais un seul, un être exceptionnel, au-dessus de la masse, se révolte face à cette oppression. La seule possibilité de révolte que le film entrevoit (mais ne montre jamais) est donc celle menée par un leader charismatique, au-dessus de la masse des dominés, et qui est au-dessus d’eux parce qu’il a été en contact avec les dominants (ici Schultz le blanc) qui lui ont permis de s’élever à ce niveau supérieur. A la fin, lorsqu’il repart chercher sa femme et délivre au passage 3 esclaves noirs, l’un d’entre eux le regarde avec admiration et émotion, comme une sorte de messie (avec la musique lyrique qui va avec). Il reconnaît ainsi en lui un être supérieur, et donc un potentiel leader. Ce schéma réactive donc à la fois le fantasme de domination raciste dont j’ai parlé plus haut, avec en plus un hyper-individualisme incapable d’envisager un acte extraordinaire autrement que comme l’œuvre d’un individu exceptionnel au-dessus de la masse (qui est du coup nécessairement pensée comme inférieure).

Cette histoire de « nègre sur 10000 », c’est peut-être la seule critique de tout l’article que je trouve acceptable. C’est un peu maladroit dans le film, j’en conviens… mais bon, encore une fois, on est chez Tarantino, c’est le plaisir de la punchline, d’un retour à l’envoyeur, pas de quoi monter ça en épingle… en revanche, on replonge ensuite dans un délire interprétatif total… où comment, avec de pseudo-bonnes intentions, chercher à décrédibiliser et incendier une œuvre en voyant le mal là où il n’est pas, tout en proposant une solution apparemment plus « politiquement correcte », qui aurait au final semblé bien plus… raciste ! Mais que n’aurait-on pas dit si Tarantino avait raconté l’histoire d’un groupe de noirs sans une individualité forte, sans leader charismatique… depuis la nuit des temps, en occident (et pas seulement), on nous raconte des histoires de héros valeureux qui vont, seuls, braver tous les dangers et permettre à chacun de s’identifier, d’y trouver un modèle personnel de courage et de bravoure. Mais là, il aurait fallu nous montrer un groupe de noirs sans héros individuel ? Ne serait-ce pas, en utilisant la grille d’interprétation (très partiale et fluctuante tout de même) du site Le Cinéma est politique, réactiver ce vieux regard raciste sur les dominés d’une autre couleur de peau, qu’ils sont « tous pareils », qu’ils « se ressemblent tous », et donc qu’on ne peut y voir d’individualité forte ?

Il est tout à fait possible de faire d’autres films sur l’esclavage, il est tout à fait possible de montrer un groupe de noirs qui se rebellent et se libèrent… mais il n’y a aucune raison valable pour contester le fait que dans cette période-là, dans ce cadre-là, on ne puisse fantasmer un héros qui n’ait rien à envier aux héros traditionnels. Et un film de vengeance – parce qu’il est tout de même évident qu’on est ici avant tout dans un film de vengeance et de défoulement, et un film de genre, pas dans une thèse sur l’esclavage – rien de tel pour accrocher le spectateur qu’un héros qui parte seul botter le cul des salauds (et c’est aussi pour cela qu’il fallait bien que Schultz meure).

On trouve aussi dans cette partie du texte un élément d’interprétation qui me semble indispensable d’interroger et critiquer, car il montre toute l’absurdité de ce genre de regards sur les œuvres (et je ne vise pas seulement l’auteure de cet article, c’est le cas pour à peu près tous ceux que j’ai vu écrit sur ce site, et chez d’autres critiques) : le fait de prendre une situation d’un film pour en faire « la seule voie possible » que le film imposerait. Par exemple quand elle dit rien que dans ce passage : La seule possibilité de révolte que le film entrevoit (mais ne montre jamais) est donc celle menée par un leader charismatique ou encore un hyper-individualisme incapable d’envisager un acte extraordinaire autrement que comme l’œuvre d’un individu exceptionnel.

Voir les œuvres de cette manière, c’est aller encore plus loin que de les présenter comme des outils de propagande, c’est faire d’une œuvre un programme totalitaire. Si demain, vous décidez de faire un film sur un type qui perd son emploi et ne s’en remet pas, sombre dans la dépression et se suicide, ça veut donc dire que votre film dit que la seule voie possible après avoir perdu un emploi, c’est la dépression et le suicide. Ne peut-on considérer que les histoires que l’on nous raconte dans les fictions sont avant tout des histoires, des trajectoires, et qu’elles n’ont pas pour objectif de nous imposer un mode de fonctionnement unique et totalitaire ?   

La preuve que tout cela ne tient pas une seconde, c’est que du coup, Tarantino n’aurait pas pu faire l’inverse, il n’aurait pu vous montrer un groupe d’esclaves qui réussit à se libérer en collaborant ensemble, puisque cela aurait signifié qu’il est impossible d’accomplir seul un acte héroïque ou extraordinaire.

Mais Tarantino ne dit jamais dans son film qu’il aurait été impossible de réaliser un acte extraordinaire en groupe, il nous raconte juste l’histoire singulière d’un héros. Dans Kill Bill aussi, on a eu une femme seule et héroïque, et ça ne veut pas dire pour autant que Tarantino considère qu’une femme ne peut se battre que seule, puisque dans Death Proof, c’est un groupe de filles qui réussit en collaborant…  

Par ailleurs, le choix d’intégrer au scénario des combats de mandingues permet au film de jouer à fond sur l’imagerie raciste du gros noir balèze réduit à son corps. Que de tels combats de noirs organisés par des blancs aient existé n’est pas le problème ici. Le problème c’est que du coup, les noirs autres que le héros sont tous présentés comme des armoires à glace impressionnantes. A plusieurs reprises, des plans nous montrent au ralenti les noirs révéler leur musculature impressionnante (comme dans la première scène avec le héros par exemple). On ne sort donc jamais du point de vue des blancs. Jamais on ne voit des noirs parler entre eux ensembles, ni un embryon de leur culture (la culture mentionnée dans le film étant toujours blanche). On peut donc du coup se demander si le film donne les moyens de s’opposer aux stéréotypes qu’il véhicule, et s’il adopte à un moment un « point de vue noir ». A mon avis, la réponse est clairement non.

1.      Tous les noirs du film ne sont pas présentés comme des armoires à glace, on en voit plusieurs qui ne sont pas particulièrement costauds.

2.      Intégrer ces combats de « mandingues » permet de montrer et symboliser comment les blancs de l’époque considéraient le plus souvent les noirs… comme des « corps », simplement, sans âme, réduits à une forme d’animalité. Donc oui, on les utilise pour combattre. Il aurait été moins raciste de les présenter utilisés par les blancs comme écrivains (nègres, en quelque sorte), ou mathématiciens ? Mais c’est ça qui aurait été raciste et pas crédible, tenter de nous faire croire qu’on les voyait en général autrement que comme des « corps exploitables ».

3.      On nous montre que leur culture est toujours blanche ? Mais parce que le peu de culture dont ils pouvaient disposer était blanche ! Parce qu’on a tout fait pour les couper de leurs racines, de leurs familles et de ceux qui avaient les mêmes origines. Là encore, le racisme aurait été surtout dans le fait de minimiser leur déculturation.

4.      La réponse au fait d’adopter un « point de vue noir » n’est pas « clairement non », si l’on connaît – ce qui est pourtant la moindre des choses quand on s’intéresse au sujet – le thème de l’Oncle Tom, le fait d’en faire la figure la plus négative, ça tient plutôt du « point de vue noir ».

On pourrait parler aussi des autres représentations que le film véhicule, celle qu’il propose des femmes par exemple. Car je n’ai pas l’impression que le film fasse le lien entre les oppressions, alors qu’il serait facile (et intelligent) de faire des parallèles. Il met donc en scène une certaine émancipation en ne remettant pas en cause d’autres formes de dominations qu’il présente sans questionner. Par exemple, la femme de Django (une des très rares femmes du film). Son rôle se résume grosso modo à celui de récompense pour le héros. Elle est la princesse qu’il faut aller délivrer des méchants, et reste bien passive jusqu’au bout (notamment lorsque Django va flinguer tout le monde à la fin, elle l’attend gentiment sur son cheval). A part ça, elle sert à tomber dans les pommes quand son phallus apparaît pour la délivrer, et à être en constante admiration devant lui, à tel point qu’elle grille du coup Django et Schultz qui ne sont pas loin de mourir par sa faute (la pauvresse d’arrivait à cacher ses émotions, normal pour une femme…). La spécificité de l’exploitation qu’elle a subit elle en tant que femme n’intéresse pas le film, et elle n’est pas non plus l’actrice de son émancipation en tant que noire, puisque ce sont Schultz et Django qui s’en chargent (je ne parle même pas de son émancipation en tant que femme…).

Vraiment une très curieuse façon de voir les choses… et de voir l’amour en particulier. Pour l’auteure, la compagne se résume donc à une récompense, et le compagnon à un phallus… C’est peut-être moi qui suis trop romantique, mais j’ai du mal à considérer que lorsqu’un homme et une femme s’aiment profondément, ils se réduisent chacun pour l’autre à une récompense et un phallus.

Broomhilda n’est pas une « récompense », il est clair depuis le début qu’elle et Django s’aiment, et lui l’aime à un point tel qu’il est prêt à prendre tous les risques pour la sauver. On n’est absolument pas dans le cas d’un type qui irait sauver une fille qu’il ne connaît pas et qui attendrait d’elle en retour qu’elle se donne à lui. Il va risquer sa peau pour sauver la femme qu’il aime… où est le scandale ?

Ensuite, il est aussi bien montré que Broomhilda a essayé de s’enfuir, et on nous dit qu’elle est coutumière du fait, ce n’est donc pas la « princesse » qui n’envisage d’être sauvée que par un homme, elle prend les choses en main, et pas qu’une fois. Après, c’est vrai qu’elle s’est chaque fois faite rattrapée. Et alors ? Tout ce que ça nous dit, c’est qu’il était tout de même très compliqué pour un esclave d’arriver à s’échapper, et c’était bien le cas. Même Django n'a pas pu se libérer seul. Où est le problème, où est le racisme, où est le sexisme ?

Elle n’est donc pas « passive », mais elle a un caractère un peu effacé, elle est plutôt douce. Ce qui justement est une très bonne idée. Pourquoi ? Parce que le stéréotype de la femme noire, telle que les blancs ont l’habitude de la voir (et en particulier à cause de l’esclavage ou de la colonisation, où elle faisait figure souvent d’objet sexuel exotique, voire animal), c’est surtout celui de la « tigresse ». Fort caractère, grande gueule, décomplexée, terrienne et sensuelle… alors que bien évidemment, les femmes noires américaines peuvent être tout aussi bien douces et timides. Pourquoi ne pas le montrer ? De la même manière, le stérétoype de l’homme noir américain, c’est souvent le type extraverti, désinvolte, cool et marrant, expert dans l’art de la tchatche (Eddie Murphy, Will Smith)… et Django en est très loin, il est sérieux, posé et plutôt froid… et c’est encore là où Tarantino s’amuse à retourner les stéréotypes, celui du duo blanc-noir, avec le blanc sérieux, et le noir marrant, limite bouffon (voire carrément bouffon). Ici, c’est l’inverse, Schultz est l’allemand rigolo, Django le noir sérieux (il faut tout de même rendre à L’Arme Fatale ce qui lui appartient – dans les années 80, elle proposait déjà en partie cette inversion du duo, avec le blanc jeune chien fou et un peu borderline, et le noir plus sérieux à la vie de famille bien rangée). 

De plus, reprocher à Tarantino de faire de son héroïne une femme plutôt douce et passive, c’est méconnaître totalement son œuvre. Ca fait tout de même une quinzaine d’années que dans chaque film de Tarantino, on a une femme « active » comme héroïne. Jackie Brown (qui ne correspondait déjà pas au stéréotype de la tigresse), les deux Kill Bill, Death Proof, Inglourious Basterds (dans ce dernier, elle partage l’affiche avec Brad Pitt, mais c’est elle qui a le rôle le plus intéressant et poignant). S’il y a bien un réalisateur qu’on ne peut nous présenter comme un gros macho réduisant les femmes à de « douces princesses passives », c’est Tarantino ! Alors pourquoi, pour une fois, ne pourrait-il créer un personnage de femme douce qui a besoin d'aide ? Quand, en plus, il nous montre bien que cette femme essaie de se sortir seule de sa condition d’esclave ?  

On pourrait aussi parler de la représentation des animaux, notamment avec le passage à la fin où Django fait accomplir à son cheval des tours pour impressionner sa belle. Jamais ne lui effleure l’esprit le fait qu’il pourrait être en train de reproduire avec l’animal des comportements de dominants analogues à ceux qu’il a subi, et dont il est si heureux de se libérer. De ça, Django n’en a jamais conscience, et le film non plus visiblement, puisqu’il nous invite à trouver ce passage « cool ».

C’est vrai, il est toujours très étonnant de voir un esclave noir du XIX° qui n’aurait pas lu Bourdieu. Et qui n’est donc pas très au fait des questions de domination, de reproduction de schémas de domination etc.

En tout cas, bravo à l’auteure de cet article, je n’avais jusque-là jamais rencontré quelqu’un capable de lire dans les pensées des personnages de film (et sur une scène qui ne dure que quelques petites secondes) : Jamais ne lui effleure l’esprit le fait qu’il pourrait être en train de reproduire avec l’animal des comportements de dominants. J’avoue que je ne sais rien de tout ce qui a pu traverser l’esprit d’un personnage de fiction. Ce n’est pas parce qu’un auteur ne nous montre pas que telle idée a affleuré l’esprit d’un de ses personnages… que ce n’est pas le cas. Sinon, il faudrait considérer que les personnages de films sont des crétins absolus, quand on voit le nombre d’idées dont on ne nous montre pas qu’elles leur affleurent l’esprit.

De plus, un type qui sort à peine d’une vie d’esclave, une vie de labeur et de violence, avec si peu d’accès à la culture (pour ne pas dire aucun), vouloir en faire un homme forcément capable d’intégrer des problématiques de reproduction de schémas de domination… c’est un peu fort (pour ne pas dire fou). C’est humain, et tellement humain, d’être opprimé d’un côté, d’en souffrir, et de ne pas réaliser que l’on est soi-même oppresseur et dominant dans d’autres situations.

Il fait faire des tours à son cheval… une manière très simple, de mon point de vue, d’amuser un peu sa belle qui sort tout de même de l’enfer. Et il ne s’agit pas simplement de faire des tours à un cheval, le simple fait de le seller et le monter, c’est lui imposer une domination, non ?. Il aurait donc fallu que Django aille chercher sa dulcinée à pied ? A bicyclette ?

 

Le pire, c’est que je suis bien sûr pour la liberté d’interprétation la plus grande (comme la liberté de l’artiste). Je n’ai aucun problème avec toutes ces interprétations fantasques, tirées par les cheveux, que l’on trouve par légions sur le net. C’est même plutôt sain. Un imaginaire (celui de l’artiste) en rencontre un autre (celui du spectateur), et ce dernier se réapproprie l’œuvre à sa manière. Le tout est de réaliser qu’une interprétation est souvent plus le reflet de sa propre personnalité, ses obsessions, ses fantasmes, son vécu, son regard que le reflet de la réalité d’une œuvre. Et donc de ne pas se laisser avoir par ceux qui, à l’aide de schémas réducteurs, prétendent dévoiler la vérité politique/sociale/idéologique des œuvres.

Il est clair, et c’est encore heureux, que ce type de regards complètement idéologique et biaisé sur les œuvres n’est pas « dominant » et reste pour l’instant anecdotique. Mais j’ai tout de même suffisamment vu ce genre de choses (et notamment dans des études Universitaires) pour ne pas considérer que c’est une dérive qui pourrait attirer de plus en plus de monde. Le plus triste dans ce type de regard sur les œuvres, c’est l’impression qu’il ne cesse de clamer : méfiez-vous des œuvres. Ne vous abandonnez pas à elles, ne vous laissez pas fasciner par elles, gardez un maximum de distance : elles vous manipulent. La moindre interaction d’un personnage avec un autre vous influence en profondeur et vous conduira à penser que tous les personnages de telle classe sociale, telle couleur de peau, tel sexe doivent interagir selon l’œuvre de cette manière et elle-seule avec tout individu de telle classe, telle couleur, tel sexe. L’impression qu’ils vont au cinéma la peur au ventre, qu’ils vivent dans la crainte des œuvres.

Mais si j’ai un message ici à faire passer, c’est plutôt le contraire. N’ayez pas peur des œuvres (et n’ayez pas peur du dernier Autechre). Nous sommes dans des sociétés déjà suffisamment flippées pour tout et n’importe quoi, alors s’il faut en plus valider les regards paranoïaques sur les œuvres et leurs intentions, on est vraiment mal barré. Se laisser emporter par une œuvre, ce n’est ni mettre son cerveau de côté et s’empêcher de réfléchir à ce qu’elle nous dit, ni la prendre pour ce qu’elle n’est pas : une vision totalisante du monde. Et heureusement qu’existent des Tarantino pour nous rappeler qu’une œuvre, c’est aussi du Jeu et du Je. Une vision singulière, ludique, décomplexée, jubilatoire, fantasmatique. Personne n’a besoin de Tarantino pour connaître et comprendre l’esclavage ou le nazisme. Ce n’est pas à lui de faire notre éducation sur ces sujets. On peut lui reprocher une certaine immaturité, j’y vois plutôt un salutaire désir de liberté…

And now for something completely different…

Histoire de terminer sur une note plus légère, ne passez pas à côté de ce sketch génial des Monty Python sur le sujet (ou presque) :

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Published by G.T. - dans Cinema
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