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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 18:25

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Les meilleurs films de 2013 (et les autres)

  

1.  Mud - Jeff Nichols (9) 

  

2. Snowpiercer - Bong Joon Ho (8,5)

  

3. Django Unchained - Quentin Tarantino (8,5)

  

4. Zero Dark Thirty - Kathryn Bigelow (8,5)

  

5. Omar - Hany Abu-Assad  (8,5)  

 

6. Prisoners - Denis Villeneuve (8,5)

  

7. Le Loup de Wall Street - Martin Scorsese (8,5)

  

8. Le Congrès - Ari Folman  (8,5)

  

9. Searching for Sugar Man - Malik Bendjelloul  (8,5)

10. Only God Forgives - Nicolas Winding Refn (8,5) 

  

11. The Place Beyond the Pines - Derek Cianfrance  (8,5)

  

12.  Metro Manila - Sean Ellis  (8)  

 

13. No Pain no Gain - Michael Bay  (8)

  

14. Cloud Atlas - Lana & Andy Wachowski, Tom Twyker (8) 

  

15. Ill Manors - Ben Drew  (8)

  

16. Man of Steel - Zack Snyder  (8) 

  

17. Blue Jasmine - Woody Allen  (8)

18. Gravity - Alfonso Cuaron  (7,5)

 
19. Shadow Dancer - James Marsh (7,5)

20. Dans la Brume - Sergei Loznitsa (7,5)

21. Oblivion - Joseph Kosinski  (7,5)

22. L'Attentat - Ziad Doueiri  (7,5)  

 

23. Passion - Brian De Palma  (7,5)

24. Le Monde Fantastique d'Oz - Sam Raimi  (7,5)

  

25. World War Z - Marc Forster  (7,5)

  

26. The Conjuring (Les Dossiers Warren) - James Wan (7,5)
 

27. Lincoln - Steven Spielberg (7)

 

28. American Nightmare - James DeMonaco (7)

 

29. Happiness Therapy - David O. Russell (7)


30. The Master - Paul Thomas Anderson (7)

31.
  Iron Man 3 - Shane Black  (7)


32.  The Grandmaster - Wong Kar-Wai (7)

33.  The Lone Ranger - Gore Verbinski  (7)

34.  The Bay - Barry Levinson  (7)

35.  Elysium - Neil Blomkamp  (7)

36.  The East - Zal Batmanglij  (6,5)  

37. Trance - Danny Boyle  (6,5)

38.  Effets Secondaires - Steven Soderbergh (6,5)

39.  Star Trek Into Darkness - J.J. Abrams  (6,5)


40. Dark Skies - Scott Charles Stewart   

41. Le Hobbit : la désolation de Smaug - Peter Jackson (6)

 

42.  Die Hard V - John Moore  (5)


43. White House Down - Roland Emmerich  (5)

44. Pacific Rim - Guillermo del Toro  (2)

  

 

(Manque Inside Llewyn Davis, pourtant, je ne manque quasiment jamais un film des frères Coen, celui-là m'avait l'air particulièrement bon... mais il est resté moins longtemps à l'affiche que je ne le pensais) 

 

 

A la dérive...

L’année 2012 était celle de la nostalgie et de l’attraction du cocon (voir mon bilan 2012), le thème le plus marquant de 2013 aura été à mon sens celui de la dérive. Que ce soit celle des héros ou de la société dans son ensemble.

A la dérive au sens propre, sur un bateau (All is Lost), ou dans l’espace (Gravity). Mais aussi beaucoup de personnages à la dérive moralement ou socialement. Dérive totale que celle de Ryan Gosling dans Only God Forgives, qui jamais ne semble en mesure d’exercer sa volonté, et se laisse manipuler par quasiment tous les personnages auxquels il est confronté. Dérive esthétisante, aussi, diraient ceux qui n’ont pas aimé le film (ce qui n’est pas mon cas, voir mon article : Only God Forgives). Dérive, encore, pour Ryan Gosling dans The Place Beyond the Pines… mais il n’y est pas le seul, le film est en 3 volets, et, dans chacun, le personnage principal se laisse entraîner dans une situation nocive. Double dérive, sociale et psychologique, pour Cate Blanchett dans Blue Jasmine de Woody Allen, dérive dans le monde des dealers et de la délinquance dans le très bon Ill Manors

Même les super-héros « solaires » dérivent. Iron Man, qui à force de se laisser aller en vient à tout perdre, voire Superman, mal à l’aise sur cette terre qui n’est pas la sienne, et en quête d’identité, dans la bonne surprise de l’été qu’a été Man of Steel.

Dérives métaphysiques : Le Congrès et Cloud Atlas. Dans le premier, la dérive est à tous les niveaux. Dérive entre le réel et la fiction, celle d’une actrice, Robin Wright, dont la carrière a « dérivée » alors qu’elle était promise à un avenir radieux. Un film qui est surtout une saisissante mise en abîme, la dérive est aussi celle du cinéma vers le virtuel (au propre et au figuré), du peuple perdu dans de pseudo « paradis artificiels », le tout nous interrogeant sur nos propres perceptions du réel dans une étrange balade poétique et contemplative. Au cœur de Cloud Atlas, ce sont tout d’abord les corps et les identités qui dérivent ; chacun des acteurs principaux pouvant changer de couleur de peau ou de sexe selon les époques. Film labyrinthique et ambitieux s’il en est, qui signe le retour en grande forme des Wachowski…

Dérive aussi dans mon film de l’année, Mud, celle d’un homme exclu et reclus, et de gamins qui décident de l’aider et se laissent entraîner dans une histoire qui les dépasse… ainsi que dans le déroutant The Master qui, malgré certaines qualités (c’est tout de même Paul Thomas Anderson), se perd un peu au fur et à mesure de l’histoire, et dérive on ne sait trop où avec ses personnages et… ses spectateurs.  

L’histoire du très attachant Sixto Rodriguez, contée dans le très touchant documentaire Searching for Sugar Man, aurait pu être une histoire de dérive, celle d’un artiste incompris (ou du moins qui pensait l’être)… mais c’est un homme suffisamment bien structuré pour ne pas avoir sombré, la dérive est plutôt celle du monde qui l’entoure.

En résonnance avec le thème de la dérive, une des questions récurrentes de l’année aura été « Jusqu’où peut-on aller pour s’en sortir ? » (Des personnages qui dérivent et se marginalisent, font des choix radicaux – pour ce qu’ils pensent être de bonnes raisons - et sombrent en partie dans l’illégalité voire l’immoralité).

Le héros traditionnel, et en particulier le héros de cinéma, a pour habitude de se retrouver dans des situations exceptionnelles et de franchir lui-même les limites. Mais, le plus souvent, cela ne suscite guère d’interrogations morales, les actes du héros emportent l’adhésion du spectateur car sa cause est présentée comme juste, et ses actes nécessaires. C’est par exemple le cas dans Django Unchained. Car s’il y en a un, cette année, qui n’a pas semblé trop se poser la question des limites morales du « Jusqu’où peut-on aller », c’est, sans surprise, ce grand cinéaste du défoulement et de l’excès qu’est Tarantino. Faut dire qu’avec ses deux derniers films, il a trouvé un bon moyen de rendre acceptables les vengeances les plus violentes, prendre pour cibles les repoussoirs ultimes que sont les nazis et les esclavagistes. Mais, parce que les choses ne sont jamais si simples avec Tarantino, il aura aussi réussi à faire de deux horribles personnages, le nazi joué par Waltz dans Inglorious Basterds et l’esclavagiste joué par DiCaprio dans Django Unchained, deux personnages aussi cyniques que charismatiques, qui volent la vedette aux vrais héros. Mention spéciale à DiCaprio : le mignon petit blondinet de Titanic faisait craquer toutes les filles il y a quelques années, et après avoir incarné le sinistre J. Edgar Hoover l’an dernier, cette année, le voilà dans le rôle de deux des pires crapules qui soient, l’une moderne (le financier-business man sans morale dans le Loup de Wall Street), l’autre ancienne (l’esclavagiste). On l’attend de pied ferme l’an prochain pour les rôles de Hitler ET Staline…

L’exception Tarantino mise de côté, les films de 2013 auront beaucoup tourné autour de la question des limites et dérives morales :

Le film le plus éloquent de ce point de vue est le très sombre Prisoners. Dérive morale d’un père prêt à devenir un monstre pour tenter de sauver sa petite fille. Jusqu’où peut-on faire souffrir un homme si la vie d’une petite fille est en jeu… C’est un peu la même histoire, à l’échelon international, qui se joue dans Zero Dark Thirty : face au traumatisme du 11 Septembre et à la crainte de revivre de tels drames, jusqu’où un Etat et ses agents peuvent-ils aller ? Car, contrairement à ce que pouvait laisser penser la polémique stupide du début 2013 sur la prétendue « apologie de la torture » du film de Kathryn Bigelow, le film ne propose pas de morale prémâchée sur la question, il s’adresse à des adultes et nous interroge sans surligner où est le bien et où est le mal (voir mon article sur Zero Dark Thirty).

Jusqu’où peut-on aller pour éviter à ses proches de retomber dans la misère la plus sordide, celle de Metro Manila ? Des Philippines à la Palestine, autre endroit du monde particulièrement dangereux et tourmenté, comment choisir entre sa cause et sa vie, son peuple et celle qu’on aime, des choix moraux complexes et douloureux ; questions à l’œuvre dans l’excellent Omar de Hany Abu-Assad (des problématiques similaires se retrouvent dans Shadow Dancer et The East, voire dans le très contemplatif film russe Dans la Brume…)

 

Le choc du 11 septembre est toujours présent, mais il s’est atténué… car si la question du terrorisme est toujours très fréquente au cinéma, la frontière entre les « bons » et les « méchants » est de plus en plus ténue. Dans les films du Moyen Orient, bien sûr, avec L’Attentat ou Omar, mais aussi dans le cinéma américain : Elysium, The East, Oblivion, Cloud Atlas, (ou le britannique Shadow Dancer, et l’américano-coréen Snowpiercer). Même dans Iron Man 3, le terroriste n’est… (je n’en dis pas plus, j’avais promis « pas de spoil »). Et lorsqu’on a vraiment de « méchants terroristes » (White House Down), ils viennent évidemment de l’intérieur et des classes dirigeantes (ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau, on l’a vu maintes fois, notamment, dans la série 24).

Dérives de sociétés où les inégalités sociales s’accroissent toujours plus, un thème archi-rebattu dans la SF, et encore très utilisé en 2013, mais avec 3 films qui s’en sortent plutôt bien : Elysium (celui pour lequel j’ai le plus de réserves, déception après un District 9 autrement plus corrosif), Oblivion et The Snowpiercer. Jusqu’où peut-on aller pour s’en sortir dans un monde fondamentalement injuste ? Le terrorisme pour Elysium (voire Oblivion), la révolution brutale et sanglante pour The Snowpiercer. Avec ce dernier, c’est enfin le retour de la SF dans ce qu’elle a de meilleur : radicale, violente et vertigineuse, loin des consensuels blockbusters SF du type Star Trek. Et si la métaphore gentils pauvres / méchants riches n’est pas très originale, le final est moins manichéen que prévu.

 Les dérives du système ont aussi donné lieu à deux grands films cette année : Le Loup de Wall Street (dérive financière) et le très sarcastique No pain no Gain (dérive matérialiste). Deux films dont les personnages principaux, contrairement à la plupart des autres films de l’année, ne sont pas tourmentés par une ambiguïté morale, ils savent exactement où ils veulent aller, et, sans se remettre une seule fois en question, font tout ce qu’il faut pour y arriver… mais ils sont tellement creux et déshumanisés qu’évidemment, dérivant en roue libre, la chute n’en sera que plus dure…

Le dernier Scorsese mérite qu’on s’y attarde un peu plus, car c’est un « cas esthétique » assez intéressant. A priori, rien de nouveau sous le soleil. La forme date, on ne peut s’empêcher de penser à Casino et aux Affranchis, qui ont déjà plus de 20 ans (sans parler des scènes trash de sexe et défonce  qui n’ont plus grand-chose de très provocateur en 2013); le sujet et le message n’ont rien d’original non plus : depuis le début de la crise financière, on nous rabâche sans cesse (dans les œuvres et les médias), que le système a « dérivé », que le monde de la finance est complètement coupé de la réalité, que les traders sont inconscients etc. Bref, dans la forme comme dans le fond, ça sent le réchauffé, voire le périmé. Et pourtant, malgré cela, Scorsese parvient à nous livrer un grand film. Qui vient confirmer le fait que nous avons beau chercher à nous raccrocher à des idées, préjugés, morales ou conceptions esthétiques pour juger de la qualité d’une œuvre, au final – c’est la magie de l’art – les grilles d’appréciations que nous utilisons pour juger des œuvres n’ont jamais valeur d’absolu et peuvent toujours être remises en question…

Et puisqu'il est question de "grilles d'appréciations des films", c'est le moment de vous informer que vous n'avez plus que quelques jours pour noter vos films de l'année dans le Classement des Blogueurs !

 

Les meilleures musiques de films de 2013

1. Alexandre Desplat - Zero Dark Thirty (8)  

2. Cliff Martinez - Only God Forgives (8)

3. Hans Zimmer - Man of Steel (8)

4. Johann Johannsson - Prisoners (8)

5. Thierry Newman - Side Effects (BO) (8)

6. Marco Beltrami - World War Z (8)

7. Tom Tykwer - Cloud Atlas (7,5)

8. Mike Patton - The Place beyond the Pines (7)

9. Hans Zimmer - The Lone Ranger (7)

10. Cliff Martinez & Skrillex - Spring Breakers (6,5)

 

Marco Beltrami - Die Hard V (6,5)

Ryan Amon - Elysium (6,5)

Danny Elfmann - Oz : the Great and Powerful (6)

James Newton Howard - After Earth (5)

Brian Tyler - Iron Man 3 (4,5)

 

 

Playlist "Bandes originales 2013" :  

 

 

 

 

 

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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 20:38

John_Zorn_Dreamachines.jpgAvant de vous proposer le bilan de l’année passée, il me fallait dire un mot de Dreamachines, un des tous meilleurs albums de 2013 par un des plus illustres musiciens de ces dernières décennies : John Zorn, saxophoniste, clarinettiste et compositeur new yorkais.

 

 

 

 

 

 

Zorn ou l’art de la rupture…

 

Chez Zorn, la rupture est à tous les niveaux. Dans le mélange des genres, souvent déroutant : jazz, punk, musique classique contemporaine, musiques du monde (klezmer en particulier), musique expérimentale, death metal (par exemple dans sa formation « Naked City », avec un autre grand iconoclaste : Mike Patton), ou encore musiques de films. Des genres qui peuvent coexister au sein de mêmes albums ou donner lieu à des projets très différents les uns des autres. Ruptures, aussi, dans son jeu et son travail compositionnel, par de multiples breaks et changements brusques. Un « art du collage », en quelque sorte… On ne s’étonnera pas de ce que son dernier album ait été influencé par le travail de William Burroughs. Et pourtant, il est particulièrement fluide et homogène pour du Zorn (mis à part, peut-être, le premier morceau et le dernier).

 

D’un point de vue très personnel : ruptures, aussi, dans mes appréciations de ses œuvres. Zorn me fascine autant qu’il peut, de temps en temps, m’irriter ou m’ennuyer, parfois au sein d’un même morceau… La grande homogénéité de ce nouvel album n’est sans doute pas étrangère au fait que je le trouve particulièrement réussi ; l’homogénéité d’une œuvre musicale m’importe bien plus que sa diversité.  

 

Zorn a composé et produit l’album, mais il n’y joue pas, laissant l’interprétation à un quatuor d’une musicalité et d’une maîtrise exceptionnelles :

 

John Medeski - piano

Kenny Wollesen - vibraphone

Trevor Dunn - basse

Joey Baron - batterie


 

De la composition à l’interprétation en passant par la prise de son, tout est réuni pour faire de Dreamachines un grand album, et un des meilleurs albums jazz de ces dernières années.

 

Si ce n’est déjà fait, je vous conseille évidemment de vous plonger au plus vite dans ce dernier John Zorn, mais si vous n’êtes pas un amateur de jazz (ou de Zorn), écoutez au moins The Conqueror Worm, qui n’est autre, pour moi, que le meilleur morceau de l’an dernier :


 

Vibraphone onirique et mystérieux, riff entêtant, thème orientalisant et très belle montée en puissance : un morceau véritablement extatique…


L’album en écoute sur grooveshark : John Zorn - Dreamachines

 

A lire sur wikipedia :

John Zorn

Dreamachines


Dreamachines dans le Classement des albums 2013

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 18:39

Cela fait maintenant des semaines que j’entends en boucle des éditorialistes, politiques et journalistes répéter que la « quenelle » de Dieudonné serait un salut nazi inversé, donc un symbole antisémite. Curieuse interprétation. La première fois que je l’ai entendue, je me suis dit : c’est un journaliste pas très malin qui, dans « symbole inversé », ne comprend pas le sens du mot « inversé », on va très vite le corriger et mettre fin à cette polémique inutile. Mais les jours passent, et cette interprétation est reprise partout, sans que personne ne semble questionner réellement le caractère « inversé » du symbole.  

Les deux symboles inversés les plus célèbres sont sans doute :

1.      La croix inversée. La croix est LE symbole chrétien, la croix inversée est LE symbole anti-chrétien, et même satanique.

 

2.      Le pentagramme. A l’endroit, c’est le « bien », la pointe vers le haut représente l’élévation spirituelle.

 

pentagramme-1-copie-1.jpg

 A l’envers, c’est la mal, la pointe est vers le bas (la terre), signe de matérialisme : 

pentagramme-2.jpg

      Il donne ainsi l’impression d’avoir deux cornes, celles du bouc, du diable. Ce qui en fait un autre signe satanique.  

Pas besoin d’être un féru d’ésotérisme pour le savoir, ni d’être particulièrement cultivé, n’importe quel ado vaguement gothique ou fan de metal comprend le sens de l’inversion d’un symbole.

On est là dans la logique la plus élémentaire : inverser un symbole, c’est signifier l’inverse de ce que dit ce symbole. Donc, toujours dans une logique accessible à n’importe quel individu ayant atteint l’âge de raison, le salut nazi inversé symbolise l’inverse du salut nazi, un « salut antinazi », ou un « anti-salut nazi ».

Rien ne prouve que la « quenelle » de Dieudonné soit liée au salut nazi. Et si jamais elle l’était, elle ne serait, d’un point de vue purement symbolique, qu’un signe antinazi. Mais bizarrement, cette interprétation tout ce qu’il y a de plus logique, on ne l’entend pas dans les médias. Je dis « bizarrement » pour la forme, car au fond, il est là encore très logique qu’on refuse de prendre en compte cette dimension. Parce qu’il est plus intéressant, excitant et vendeur de laisser se propager l’idée que ce prétendu « salut nazi inversé » soit un signe antisémite. Et tant pis pour le sens des symboles. Car si les symboles ont un sens, leur inversion aussi en a un. Le meilleur moyen, sans doute, d’emmerder les antisémites qui utilisent ce signe aurait été d’appuyer l’idée qu’en tant que « symbole nazi inversé », s’ils l’utilisent en face d’une synagogue ou d’une école juive, symboliquement, ils ne font que manifester leur hostilité au nazisme par cet « anti-salut nazi ».

Nous sommes dans une société qui sur-interprète beaucoup trop les signes et les discours. Car si la référence au salut nazi est totalement hypothétique dans cette fameuse « quenelle », ce qui ne l’est pas, c’est son sens initial, limpide, qui signifie « je vous la mets bien profond », point barre. C’est du même ordre qu’un bras d’honneur. Le salut nazi est un signe de respect au chef et à l’idéologie nazi, la « quenelle » de Dieudonné est fondamentalement un signe d’irrespect. Qui n’a rien de réservé aux juifs, il l’utilise, de ce que j’ai pu voir, régulièrement contre Hollande. La « chasse aux quenelles » qui est en cours est donc particulièrement ridicule. Que l’Etat français accorde une telle importance à ce geste, que la république se sente menacée parce que des petits malins (ou de gros abrutis, c’est au choix) se prennent en photos en exécutant une quenelle, c’est complètement disproportionné, et ça ne pourra que rendre Dieudonné plus populaire (je n’ose imaginer le nombre d’ados qui vont s’amuser, à l’école et ailleurs, à faire ce geste… mais Valls n’a semble-t-il jamais été ado pour ne pas se rendre compte qu’il fait la meilleure publicité possible pour la quenelle auprès des jeunes).

Je ne suis pas un sympathisant de Dieudonné, mais je suis pour la liberté d’expression la plus large possible. La vraie, hein, pas uniquement celle qui consiste à laisser les gens exprimer ce qui va dans le sens de la morale et de l’idéologie de l’époque. La liberté d’expression n’a de sens que si l’on accepte que des propos dérangeants, détestables et choquants puissent être tenus sans encourir les foudres de la justice. Le prix de la démocratie et de la liberté d’expression, c’est qu’il faut accepter que soient exprimées dans notre société des opinions qui vont totalement à l’encontre de l’opinion et de la morale dominantes, et capables de nous choquer considérablement. Je ne vois que deux exceptions à la liberté d’expression (la vraie) :

-          La diffusion publique d’informations d’ordre privé

-          L’appel à la violence

Et encore, même l’appel à la violence peut être acceptable, dans un cadre artistique. Par exemple dans cette très belle chanson de 1898 à laquelle j’avais consacré un article : Filles d’Ouvriers (écoutez-là, elle vaut le détour). Une chanson féministe et violemment anti-capitaliste, écrite par Jules Jouy (qui était aussi un antisémite notoire… décidément, ils sont partout…) Je vous laisse juger de la violence de la fin, un appel au meurtre des patrons :   

Patrons, tas d'héliogabales, d'effroi saisis,

Quand vous tomberez sous nos balles,

Chair à fusils,

Pour que chaque chien, sur vos trognes,

Pissent à l'écart,

Nous leur laisserons vos charognes,

Chairs à Macquart !

Faut-il interdire sa diffusion au motif qu’elle incite à la haine, et va jusqu’à légitimer l’assassinat des patrons ? Ou que son auteur a aussi écrit des chansons antisémites ? J’espère bien que non…  

Condamner un individu pour « incitation à la haine », même raciale, je n’ai jamais été pour… car où est la limite ? Tout propos virulent, engagé, pamphlétaire, radical, provocateur peut être perçu comme incitant à la haine. S’il fallait censurer toutes les œuvres capables d'inciter à la haine, on n’en finirait pas, faudrait purger les bibliothèques, discothèques et cinémathèques…

Le rock a été accusé de tous les maux : perversion des mœurs et de la jeunesse, apologie de la drogue, satanisme, il a utilisé des symboles nazis… et même pas inversés (j’en parlais dans mon article sur Joy Division). Le metal n’a cessé de jouer avec les signes et références « haineuses » (sataniques, morbides et mêmes - là encore - nazies). Le rap a été accusé maintes fois d’appel à la violence, à la révolte, d’homophobie, de sexisme, apologie du crime et de la vie de gangster, et accusé parfois d’antisémitisme (Professor Griff de Public Enemy est sans doute l’exemple le plus célèbre). Faudra-t-il un jour qu’un comité se réunisse pour interdire tous les artistes dont les textes sont susceptibles d’être perçus comme des incitations à la haine ? Il nous restera quoi ? You’re beautiful de James Blunt ? (ça doit être ça, l’enfer… quand j’entends cette horrible rengaine, j’ai de terribles envies de meurtre, sera-t-il aussi possible de la censurer ?)  

Plus sérieusement, la liberté d’expression, ce n’est pas que Dieudonné ait le droit de faire Vivement Dimanche et s’installe dans le canapé de Michel Drucker pour y dire ce qu’il pense d’Israël et des juifs en général, avec pour invités Soral et Faurisson. C’est juste d’accepter que puissent être tenus dans nos sociétés des propos virulents, subversifs et dérangeants, de quelque bord qu’ils soient...

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Published by G.T. - dans Divers
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